Et moi, peut-être, dans une vie antérieure, j’ai été cet homme vulgaire et c’est pourquoi j’aime la poétesse Tchou Chou Tchenn et je la pleure encore après des siècles. Je la cherche sur la balustrade de ma maison quand je vois des cigognes s’éloigner et si un pas résonne sur le chemin, je m’imagine que c’est elle qui s’en va silencieusement porter ses pavots blancs sur la montagne déserte.

LE LOTUS ET LES DÉVAS

Comme je poussais la porte du jardin, elle était au milieu d’une plate-bande de roses et, les yeux levés au ciel, elle avait un doigt sur les lèvres et semblait faire : « Chut ! » à quelqu’un. Mais il n’y avait personne.

Alors j’ai gardé le silence. Mais elle m’a dit : « C’est pour mieux t’entendre me dire des paroles d’amour que j’ai fait signe à un groupe de dévas vêtus de blanc de rester silencieux au-dessus du jardin. »

« O Padmani, comme j’aimerais voir ces dévas. Ne peux-tu leur dire de s’approcher et de me montrer le bel ovale de leurs traits et leurs robes, tissées sans doute de nuages. »

Elle a secoué la tête et a répondu : « Ils viennent justement de s’éloigner car ils ont respiré l’arôme de certain lotus d’une espèce rare qui vient d’éclore à mille lieues d’ici sur une montagne de Chine et ils sont ivres pour plusieurs jours. »

L’ASSEMBLÉE DES MUSICIENS SILENCIEUX

Ayant gravi un interminable escalier je me suis trouvé soudain dans une assemblée de musiciens en robes noires. Il y avait des laques sur les murs, le plafond était d’or mat, tout était éteint, tout était voilé dans la salle où étaient réunis ces musiciens de génie.

Les visages de ces musiciens étaient illuminés par l’extase et ils touchaient leurs instruments avec des mains légères, comme en un rêve. Mais j’avais beau prêter l’oreille, je ne percevais aucune musique d’orchestre, rien qu’un grand silence mystérieux.

Et ce silence était si angoissant, si chargé d’invisibles images et de pensées inexprimées que je commençai à trembler. Mais celui qui me conduisait me toucha du doigt entre les deux yeux et me dit : « Dans cette salle sans reflets, ce n’est pas avec les oreilles qu’on entend mais avec le cœur. »