Il n’y avait personne sur le perron de ma maison. Une créature impatiente avait frappé et était repartie sans attendre. Mais doit-on courir lorsque le bonheur se présente et comment distinguer d’ailleurs les trois coups du bonheur des trois coups du malheur ?

Et la rue était presque déserte. J’ai demandé à un porteur d’eau qui passait s’il n’avait vu personne s’éloigner. Mais il s’est contenté de sourire sans répondre. Était-ce une occasion que j’avais perdue ou un chagrin à qui j’avais donné le temps de s’éloigner ?

Pourtant, je ramassai parmi les herbes sauvages des pavés une rose qui avait été perdue. Je la respirai et elle ne dégagea aucune odeur, comme si elle se refusait à trahir le secret de celle qui l’avait portée.

Je suis rentré et j’ai rouvert le manuscrit du poète Mir à l’endroit où je l’avais marqué avec le signet. Mais j’étais distrait et les poésies volaient autour de moi sans m’atteindre. J’écoutais les bruits de la rue silencieuse. J’ai fermé le manuscrit et j’ai remplacé le signet par la rose. Ah ! comment distinguer les trois coups du bonheur des trois coups du malheur ?

LE DIAMANT DES MORTS

Il y a un usage funéraire du Népal qui veut qu’on mette un diamant dans la bouche des morts afin qu’ils gardent la beauté de leur visage dans les ténèbres de la tombe.

Les dieux qui président à la décomposition des molécules de la forme arrêtent leur travail à cause de la clarté de la pierre précieuse qui interrompt l’effort de leur volonté souterraine.

L’homme pauvre qui ne serre entre ses dents que la poussière de son regret terrestre, l’homme pauvre sentira le contour de son visage disparaître et une active destruction ôtera sa chair de ses os.

Les dieux de la mort eux-mêmes, ces subalternes instruments du passage d’un monde à l’autre, sont les esclaves de la richesse. On retarde leur venue par une somptueuse demeure qui préserve du froid et du soleil, par l’abondance des remèdes qui font reculer la maladie, sœur de la mort.

Le diamant éblouit ces dieux mercenaires par les facettes de sa lumière et accroupis en silence autour du possesseur de pierres précieuses ils respectent le visage rigide de l’homme riche marqué du sceau de l’autorité.