Il y a de remarquables actions à accomplir sur la terre. Je pourrais m’illustrer de plusieurs façons, dans les arts, dans les guerres ou dans les commerces, mais je suis si bien auprès de ma bien-aimée.
On me dit qu’une caravane va se mettre en marche à travers les montagnes, pour Kaboul, puis elle gagnera Ispahan. Quelle réception me feraient les poètes de la ville ! Prends ton éventail, ma bien-aimée, pour que je voie comment tes yeux se ferment quand l’air frais caresse ton visage.
L’empereur de Delhi vient de me mander auprès de lui. C’est un grand honneur auquel je suis très sensible. Vite ma robe brodée ! Ali qui me verra passer de son balcon s’évanouira de jalousie. Mais ma bien-aimée a défait sa chevelure sur ses épaules et il me faut jusqu’à demain pour la contempler. Demandez pour moi pardon à l’empereur.
Tous les soufis se sont rassemblés ce matin dans la mosquée pour discuter sur la pureté de la doctrine. C’est le prophète d’Allah lui-même qui m’appelle. Mais ma bien-aimée a fait un gâteau de lait d’amandes et de cannelle et elle est si charmante quand je lui fais des éloges parce que je le trouve à mon goût. O soufis ! demandez au Prophète de détourner son visage d’un insensé.
Les caravanes se mettent en marche pour les pays éloignés, les empereurs sont assis solennellement au milieu de leur cour, les sages s’enivrent de la sagesse de Dieu. Mais nous, ma bien-aimée, nous lisons les livres des poètes, nous partageons le gâteau d’amande, nous nous regardons en silence, dans la petite maison qui abrite un immense bonheur. Nous avons choisi la meilleure part.
LE MIROIR QUI CONSERVE LES RÊVES
Quand elle s’endort, elle place à côté d’elle un vase d’argent poli, rempli d’eau limpide. Elle ne se souvient pas de ses rêves, elle se souvient seulement de leur beauté et elle croit que la mystérieuse image en demeure dans le miroir de l’argent poli.
Dès qu’elle se réveille, elle se penche avidement sur l’eau matinale. « Oh ! viens vite voir, mon bien-aimé ! il y a des palais dans une brume amarante, il y a des bouquets de citronniers et des jeunes hommes vêtus de blanc se promènent sous des portiques de marbre.
Je me penche aussi, je me frotte les yeux, mais je ne vois rien, rien que son charmant visage à côté du mien. Mais alors elle se fâche après moi et accuse la lourdeur de mon esprit qui ne sait pas se dégager assez vite de l’ombre épaisse du sommeil. Et qui sait, peut-être a-t-elle raison ?
Et une fois je me suis penché le premier sur l’eau claire du vase d’argent et j’ai dit : « Je vois une jeune fille aux seins nus, une jeune fille qui danse avec une écharpe couleur de lune. Elle ressemble à la bayadère du temple de la déesse Parvati que j’ai vue l’an passé à Bénarès, elle ressemble au beau rêve dont j’ai rêvé toute cette nuit. »