Quelquefois ils trottinaient deux par deux. D’autres fois ils levaient les bras tristement. Je croyais qu’ils allaient se plaindre mais ils demeuraient silencieux comme la descente du crépuscule.

Les premiers temps ils m’avaient effrayé, mais je m’étais accoutumé à leur présence. L’absence de flamme de leur regard amenait dans mon âme l’absence de pitié.

Quelquefois je leur jetais des mies de pain comme aux oiseaux. Mais ils ne les ramassaient pas. Quelquefois je leur jetais des pensées amicales. Elles glissaient au milieu d’eux et ils ne s’en apercevaient pas.

Dans ce vieux, ce très vieux jardin, il y avait une fontaine pleine de jeunesse. Ils se détournaient en passant près d’elle et jamais ils n’allaient y boire.

Dans ce vieux, ce très vieux jardin, je cheminais au milieu des morts. Je les entendais s’éloigner quand je rentrais dans ma maison. Et il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre à quel point je leur ressemblais.

SOUS LE VOILE DU SOMMEIL SIMULÉ

Elle s’était dévêtue et elle s’était endormie auprès de moi. Son corps me paraissait plus long qu’à l’ordinaire. J’avais perdu la raison en voyant ma bien-aimée dévêtue et endormie auprès de moi.

Je n’osais pas bouger de peur de l’éveiller. La lampe avait perdu la raison comme moi, car elle jetait de grandes flammes qui dansaient sur les étoffes de soie et sur le corps nu de ma bien-aimée.

Comme moi-même et comme la lampe, ma bien-aimée était enivrée par le sommeil car soudain, d’un geste machinal et négligent, elle parcourut mon corps avec la main.

Et les étoffes, le lit d’acajou et les étoiles à la fenêtre devinrent ivres à leur tour et tourbillonnèrent autour de moi quand je vis que ma bien-aimée ne dormait pas et que ses prunelles luisaient entre ses paupières demi fermées.