Elle a pris la coupe, elle l’a portée à ses lèvres et elle l’a vidée.

Elle a pris la cithare et elle a joué un air doux et triste que j’ai entendu sans me réveiller.

Elle a hésité un peu, elle s’est regardée dans le miroir, elle a touché les panneaux de laque.

Et puis elle a disparu comme le souvenir d’une soirée d’autrefois.

Quand je me réveillai je vis le carmin de ses lèvres aux bords de la coupe.

Et sur une corde vibrante de la cithare, la teinture de son ongle avait fait comme une goutte de sang.

Le vent était froid, les pavots mouraient, dehors le rossignol commençait à chanter…

A L’AMI INGRAT

Louange à toi qui m’as offensé, qui m’a permis de contempler à loisir le visage de l’ingratitude. J’ai su quelle lumière la trahison peut donner au regard, avec quelle hypocrite affection elle sait déguiser, tendre la main loyalement, faire des confidences sincères pour mieux tromper. Louange à toi qui m’as offensé.

Car j’ignorais la force du mal, je n’avais pas encore mesuré la puissance avec laquelle il passe dans certaines âmes, arrachant les bons souvenirs comme la tempête arrache les arbres, dévastant le champ de l’amitié où la récolte avait si péniblement fleuri. J’ignorais un des deux versants de la montagne, celui où il y a de l’ombre, où il pleut sans cesse, où l’on est toujours triste.