Je refermai la fenêtre.

Les événements s’enchaînaient harmonieusement. Les êtres se déplaçaient comme les pions d’un échiquier. Le cynique aventurier italien venait à son heure pour me permettre de réaliser, grâce à son intervention, l’idée maîtresse de ma vie.

Je souris avec bienveillance et ce sourire délivra l’homme d’un grand poids. Soit ! Je consentais à prêter la somme. Je l’avais justement dans mon coffre, en roupies de l’Inde, par suite de la vente, faite le jour même, d’une famille d’éléphants. Pas de traites. Un simple reçu.

Il signa de son véritable nom qui était Giovanni et quand tout fut fini je crois bien qu’il eut tardivement honte. Les roupies étaient dans un sac de cuir assez lourd et il le passait maladroitement d’une main dans l’autre. Si maladroitement que je crus qu’il allait les jeter… Mais non, il essaya de les faire entrer dans sa poche trop étroite. Cependant il souffrait. Il dut penser pour raffermir son âme au corps d’Inès entre ses bras et à cet abandon langoureux qu’elle avait rarement avec moi parce qu’elle devait l’avoir souvent avec lui. L’amour a de terribles nécessités.

A la porte, il commença une phrase dont il ne se tira pas et qui n’avait pas de sens exact. Je crus comprendre qu’il cherchait à me prouver le caractère spontané de sa visite. Il était venu de lui-même, personne ne le lui avait conseillé. Il tentait ainsi de dégager la responsabilité d’Inès au sujet de cette question d’argent. Elle n’était qu’une femme amoureuse, lui seul était un misérable.

Je lui pardonnai presque à cause de cela.


On se demande si certains événements sont très heureux ou très malheureux. Je ne sus jamais dans quelle catégorie ranger le départ d’Inès.

Elle avait manifesté la veille le désir d’une promenade matinale et elle avait donné ordre au cocher d’être devant la porte, avec la voiture à huit heures.

La facilité avec laquelle une femme se détache sans regrets d’un lieu où elle a vécu a toujours été pour moi une cause d’étonnement. Non, je n’eus pas de chagrin quand j’entendis, pour la dernière fois, les petits bruits familiers qu’on entend à travers la porte qui fait communiquer deux chambres, fermeture d’une serrure de sac de voyage, froissement d’un manteau jeté sur le bras, glissement d’un pas léger mais résolu. Aucun chagrin à cause du projet qui naissait en moi, qui montait des profondeurs de mon être, vers les surfaces de ma conscience, qui s’épanouissait comme un lotus au soleil.