Aucun chagrin, mais un peu de dégoût quand je vis, quelques heures après, de la fenêtre où je m’étais accoudé, le visage du cocher qui courait dans le jardin et cherchait quelqu’un à qui raconter ce qu’il savait.

Il trouva le Malais préposé aux singes. Je compris à ses gestes qu’il lui expliquait son attente sur le port, comment il avait vu sa maîtresse regagnant en canot un navire et le départ de ce navire pour Zanzibar.

Je l’entendais répéter : Zanzibar ! Sa figure reflétait un sentiment de bassesse joyeuse et satisfaite. Le Malais auquel il s’adressait répétait aussi : Zanzibar ! en riant d’un rire stupide et derrière eux un grand singe qui grignotait la coque d’une noix, s’arrêtait parfois pour grimacer et siffler et avait l’air de dire aussi : Zanzibar !

Pas de chagrin, mais le sentiment que les pièces de ma maison avaient des proportions plus vastes, contenaient moins de meubles et avaient des résonances inattendues de pièces vides.

Mais c’est alors, ce même jour, en vertu de cette étonnante loi de compensation qui préside à toutes choses, que me parvint la lettre du radjah de Djokjokarta.

LA MÉNAGERIE DÉLIVRÉE

Le rajah de Djokjokarta n’avait pas besoin de m’offrir une somme énorme. J’aurais répondu pour rien à son appel. Il craignait inutilement de m’avoir fait son offre trop tard et que le temps me manquât pour arriver le jour où l’on devait commémorer la naissance de son père. J’avais le temps. J’étais prêt à consacrer ma fortune entière à des achats de voitures, à des locations de navires. Il me demandait de venir avec les éléments les plus curieux de ma ménagerie sans oublier certain tigre de Mérapi aux proportions formidables dont il avait entendu parler. Je comptais satisfaire pleinement ce vieil amateur d’animaux, cet organisateur de combats de fauves et lui amener toutes mes bêtes, au grand complet.

Je possédais d’ailleurs presque tout le matériel nécessaire pour le voyage. C’était celui qui m’avait servi dans mes tournées triomphales de Chine. On scia, on forgea, on travailla dans mon jardin pendant des jours pour être prêt à la date fixée. Il ne fallut pas moins de soixante et dix voitures-cages pour contenir mes bêtes. Je n’eus à acheter que les chevaux nécessaires pour les tirer. Je ne laissai chez moi aucun être animé, ni une tortue, ni un oiseau-mouche.

J’avais traité avec le propriétaire des trois plus grandes jonques chinoises du port, à cause de la commodité que présentait pour mes voitures la vaste cale d’une jonque où il n’y a ni escaliers, ni cloisons, ni divisions en étages.

Tout Singapour assista à l’embarquement de la plus magnifique ménagerie du monde. Ali le Macassar m’avait précédé pour organiser notre arrivée à Samarang et se procurer les chevaux supplémentaires qui nous permettraient d’atteindre Djokjokarta dans le plus court délai possible.