La mer fut favorable. Aucun incident ne troubla le voyage. Nous atteignîmes le port de Samarang par une resplendissante après-midi et les soixante-dix voitures quittèrent les jonques avant la nuit et furent installées sur l’emplacement choisi par Ali d’où elles devaient repartir le lendemain matin.

Je constatai avec ennui que le rajah avait envoyé vers moi, par courtoisie d’abord, pour précipiter ma venue ensuite, un important fonctionnaire de son palais. C’était un Javanais âgé, obséquieux et couvert de bijoux qui s’enorgueillissait de porter le titre honorifique de Widana. Ce personnage était susceptible de gêner la réalisation de mon projet. Mais à mesure que cette réalisation approchait, je sentais en moi d’extraordinaires ressources d’habileté, des trésors de ruse en même temps que cette gaîté optimiste qui est le facteur essentiel pour triompher de toutes les difficultés.

Comme j’allais me rendre à la résidence pour obtenir le sauf-conduit nécessaire au transport de ma ménagerie à travers l’île, je rencontrai sur le port un officier que j’avais connu chez M. Varoga et avec qui j’avais sympathisé. Il se mit à ma disposition pour m’accompagner et faire abréger les formalités. Il convenait, me dit-il, de se hâter car c’était bientôt l’heure de la fermeture des bureaux et un retard de quelques minutes m’obligerait à attendre jusqu’au lendemain.

Nous nous jetâmes dans la voiture de l’envoyé du rajah qui partit au galop.

Comme nous tournions une avenue en arrivant à la résidence, une voiture qui tournait aussi nous croisa. Ce n’est pas le personnage qui l’occupait que je remarquai. Ce furent ses mains, des mains délicates, étrangement soignées et qu’il portait devant lui comme des objets précieux. Je les reconnus. C’étaient les mains de Djath.

Il me sembla que le possesseur des mains se penchait légèrement et qu’il me regardait avec fixité, mais sans me voir. Son regard passa à travers moi comme si je n’avais pas existé. Il avait déjà disparu quand je me levai pour intimer au cocher l’ordre de rebrousser chemin et de suivre sa voiture. Mais l’envoyé du rajah, me saisissant le bras, lui donna un ordre contraire d’un clignement d’œil et il me rappela avec une ferme politesse combien il était nécessaire de terminer la formalité du sauf-conduit avant la fermeture des bureaux.

— Le prince de Matarem, dit l’officier hollandais. Il relève à peine de la maladie dont il a failli mourir. Mais il est heureux maintenant. Quelle histoire romanesque !

Nous descendions de voiture. L’officier s’arrêta brusquement comme quelqu’un qui a prononcé une parole de trop et qui s’en aperçoit.

— Il est vrai, ajouta-t-il, que vous connaissez cette histoire mieux que moi.

Je voulus lui dire que non et le prier de me dire ce qu’il savait au sujet de Djath, mais le Widana m’avait pris par le bras et m’entraînait par un long couloir jusqu’à un bureau où il me fit presque entrer de force. Les formalités furent longues et l’officier nous quitta sans que j’aie pu l’interroger à nouveau.