— Le rajah de Djokjokarta a une telle curiosité pour les bêtes féroces et il vous attend si impatiemment ! me dit le Widana pour s’excuser de sa hâte quand nous sortîmes du palais du résident. Croyez-vous que nous puissions être arrivés après-demain soir ?

Je répondis qu’après-demain soir, si mes calculs étaient justes, nous coucherions aux environs de l’indigoterie de M. Varoga et que par conséquent le lendemain matin nous aurions atteint Djokjokarta.

— Le rajah sera satisfait, ajoutai-je en souriant avec une tranquille sérénité.


Des milliers de rohi-rohi chantaient dans les forêts javanaises, mais ils ne chantaient pas aussi haut que celui que j’entendais chanter en moi et dont l’harmonie merveilleuse me donnait une sorte d’ivresse permanente.

Les soixante et dix voitures cahotaient et roulaient sur les routes avec des aboiements, des grognements, des jacassements, des glapissements, des bruits de fouet et des appels de conducteurs.

Le Widana marchait en tête avec ses serviteurs. Il était monté sur une mule blanche. A sa droite un Malais à cheval tenait un parasol, à sa gauche un autre agitait un panka. Les sous-dompteurs, les gardiens, les préposés à la nourriture des bêtes faisaient derrière les voitures-cages et derrière les voitures qui contenaient les tentes, les épieux, les filets et les approvisionnements, une longue file de cavaliers et sur les pas de cette cavalcade singulière et inusitée les gens des villages accouraient et nous suivaient des yeux, béants d’étonnement.

Le soir, on déployait les tentes, on allumait les feux, on allait chercher de l’eau et ce n’était que très tard, au milieu de la nuit que s’éteignaient les cris des bêtes et des hommes.

Je fus obligé, dès le matin de notre dernière étape, de ralentir un peu notre marche car il nous eût été presque possible d’arriver à Djokjokarta avant la nuit. Le Widana m’en représenta tous les avantages et je fis semblant d’en avoir le plus grand désir. Mais je fis prolonger démesurément le repos de midi, en sorte que lorsque le soleil se coucha nous étions seulement en vue de l’indigoterie de M. Varoga, ainsi que je me l’étais promis.

Sur un coup de sifflet que je donnai, toutes les voitures s’arrêtèrent et je galopai jusqu’au Widana qui était devant, avec son escorte. Je fis signe à Ali de m’accompagner. Je représentai alors à l’envoyé du rajah combien il serait sage qu’il nous laissât ici et qu’il regagnât le soir même Djokjokarta, ce qui était possible avec son excellente mule et les bons chevaux de ses serviteurs. Il calmerait ainsi l’impatience de son maître, il annoncerait notre venue et il la préparerait. Le Widana devant mon insistance, se rangea à cet avis.