J’ajoutai d’un ton péremptoire que je tenais à ce qu’Ali l’accompagnât.

Il n’y avait aucune raison pour cela. Il y avait même toutes les raisons pour qu’il demeurât, étant donné la surveillance qu’il exerçait, les services qu’il rendait. Mais je déclarai vouloir le remplacer pendant la soirée, désirant expressément qu’un aussi excellent second pût se reposer jusqu’au lendemain.

Ils partirent. Ils n’avaient pas fait quelques pas que je rappelai Ali. Je tenais à lui serrer à nouveau la main, à serrer la main de ce vieux compagnon fidèle et taciturne. Pas autre chose.

Peut-être lut-il une partie de ma résolution dans mes yeux car il me demanda de rester auprès de moi et une émotion contenue et qu’il ne manifesta par aucun signe se dégagea de toute sa personne.

Les gardiens allaient vouloir après le dîner, se répandre dans les villages d’où l’on entendait venir au loin des clameurs de fête. Il fallait que quelqu’un passât sa nuit à veiller. Puis lui seul était au courant de la nourriture à donner à un babiroussa sauvage récemment acquis, qui ne s’habituait pas à la captivité et donnait depuis le départ des marques de désespoir.

Je fis un geste sans réplique. Je me chargeais du babiroussa. Une poignée de main et ce fut tout. Ali le Macassar suivit à cheval le Widana. Je constatai en le suivant des yeux quelle profonde tristesse il y a dans le dos des hommes qu’on ne doit plus revoir.

J’avais appris à Samarang que l’indigoterie était fermée et abandonnée depuis la mort de M. Varoga. Ce ne fut pas de ce côté que je dirigeai la caravane des voitures. Je laissai sur ma droite les trois villages et par un chemin bordé de poivriers que je connaissais, je gagnai le bord de la petite rivière, à l’endroit où il y avait un pont de bois, à peine un peu plus haut que la pente où le tigre m’était apparu pour la première fois et où le vent avait emporté mon chapeau.

Il y avait, de l’autre côté du pont, entre des champs de canne à sucre et des ananas sauvages, une assez vaste étendue de terre inculte. C’est là que je fis dresser les tentes et disposer les voitures, non selon la forme circulaire qui était habituelle, mais en longue ligne parallèle à la forêt.

On commença par donner à manger et à boire aux bêtes. Puis mes employés se groupèrent pour le repas autour de plusieurs feux, selon leurs sympathies ou plutôt selon leurs races et leurs religions. Il y avait le groupe des Chinois, le groupe des Malais et le groupe des nègres. Un Parsi de l’Inde du nord qui avait un caractère insociable et une intelligence rudimentaire était considéré comme un paria par tout le monde et se tenait à l’écart.

Je montrai ce soir-là la gaîté la plus amicale. Je fis distribuer du vin et je remarquai que tous en buvaient, y compris les musulmans. J’adressai même quelques mots au Parsi solitaire qui ne me répondit pas.