Je pensai d’abord à donner à toute ma troupe une autorisation collective de regagner les villages qui n’étaient pas très éloignés. Nous avions vu des lumières de feux et entendu des clameurs dans leur direction. On devait y célébrer la même fête qu’à Djokjokarta. Mais je pensai qu’il valait mieux avoir l’air de conserver autour des voitures une partie des gardiens pour ne pas éveiller la méfiance des autres.
Je m’assis donc familièrement autour du feu des Chinois et je leur confiai qu’ils étaient autorisés, eux seuls Chinois, pour leurs bons services à aller se divertir dans les villages que je leur décrivis comme particulièrement joyeux et dont je leur indiquai la direction. Je fis de même et si habilement pour les Malais et pour les nègres que le camp fut bientôt désert, chaque groupe étant persuadé qu’il laissait les voitures à la garde des autres groupes. Seul l’insociable Parsi ne profita pas de la liberté que je lui offris et demeura couché, la tête sous sa couverture.
Tout cela avait pris du temps. La nuit s’avançait. La lune se leva. L’immense forêt sembla se dresser tout à coup plus mystérieusement menaçante.
C’est alors que je commençai à ouvrir les cages. Il y en avait qui avaient des serrures, d’autres des crochets, d’autres des taquets, d’autres dont une partie glissait sur des rainures. Celles-là étaient les plus nombreuses parce qu’elles étaient les plus commodes pour faire passer les animaux d’une cage dans l’autre. J’en connaissais parfaitement le maniement et ce n’était pas là ce qui pouvait me gêner.
La difficulté consista à faire croire aux animaux, en présence d’une liberté subite, à la réalité de leur bonheur. Soupçonnèrent-ils quelque piège ? Ou la terreur que je leur inspirais était-elle plus forte que tout autre sentiment ? Mais ils demeurèrent à ma vue, quand je fis tourner les portes devant eux, dans une immobilité épouvantée.
Je fus obligé de saisir à pleins bras les oiseaux de nuit et de les lancer dans l’espace. Ils commencèrent par tomber comme s’ils n’avaient pas eu d’ailes. Je voyais la rondeur stupéfaite de leurs yeux, un je ne sais quoi de vexé dans le mouvement de leur cou comme s’ils avaient été victimes d’une nouvelle plaisanterie de leur bourreau. Puis soudain, presque tous ensemble, ils prirent leur vol et ils s’élevèrent très haut, très loin, par dessus la masse de la forêt, comme s’ils voulaient gagner la région lointaine des étoiles.
Les singes eurent l’air d’avoir reçu un mot d’ordre et se précipitèrent tous ensemble en gambadant au milieu du camp, cherchant à ramasser les vestiges du repas. Plusieurs me suivirent, l’un tenant une noix, l’autre une peau de banane, grimaçait derrière moi, et ce n’est que lorsque j’approchai de la cage d’un animal sauvage qu’ils prirent la fuite.
A part le babiroussa qui s’élança comme un bolide avec un formidable grondement de joie et disparut en une seconde dans la forêt, les animaux demeuraient taciturnes devant leur cage ouverte ou continuaient à sommeiller. Je fus obligé d’aller chercher un grand fouet et un épieu pour les obliger à sortir de leur rêve d’esclave et à profiter de leur liberté.
Et alors j’éprouvai une frénésie d’en finir. J’ouvris successivement toutes les cages, je fouettai, je piquai, je frappai, je courus d’un endroit à l’autre avec une extravagante activité. En quelques minutes le camp fut couvert de toutes les espèces animales de la création.
Le bruit qui domina fut le hennissement des chevaux. Ils étaient tous attachés ensemble, près du pont. Je les entendis se cabrer, tirer sur leurs courroies. Eux qui avaient pactisé avec les hommes et servaient à transporter leurs frères captifs devaient craindre les vengeances réservées aux traîtres. Mais les bêtes délivrées n’avaient pas de telles pensées. Elles luttaient contre un ahurissement profond, une tristesse infinie.