Un opossum se donnait un grand mal pour réunir ses petits qui se dispersaient. Un paon faisait la roue, mais c’était pour avoir une contenance. Un échidné épineux s’était mis en boule afin de délibérer silencieusement sur le parti à prendre. Un boa faisait un cercle parfait d’où émergeait sa tête pleine d’inquiétude et de timidité. Un korbi kalao tenta de se poser sur mon épaule pour conjurer les maux qu’il prévoyait. L’ours se balançait en rêvant. Les casoars à casque agitaient la protubérance de leur crâne et avaient l’air de dire : Qui sait ? Une girafe baissait modestement la tête. Une panthère rampait. Une famille de lions de Perse habituée à passer dans des cerceaux, marchait tristement derrière le mâle et parfois un lionceau faisait un petit bond nonchalant, à travers un cerceau imaginaire. Des hyènes ricanaient avec scepticisme. Le fils du héron que j’avais brûlé claquait du bec d’une manière sinistre. Le renard d’Australie s’éventait avec le panache de sa queue. L’âne nain secouait son oreille unique. Toutes les bêtes attendaient les ordres du tyran porteur de fouet et d’épieu. Personne ne croyait à la générosité de l’homme.

Et tout d’un coup il vint de la profonde forêt, du royaume des végétaux et des humus, un souffle aromatique, une odeur d’herbes, de pourriture et de vie, un peu humide, un peu poivrée, une essence de décomposition et de germes transportée par le vent.

Le boa se déroula. La tortue platysterne se mit à courir avec une incroyable vitesse. Le corps des panthères ondula. Un cuscus s’élança le long d’un arbre et se perdit dans les feuillages. Tous les lions se mirent à bondir régulièrement et à la file les uns des autres comme s’ils passaient à travers des centaines de cerceaux. Le tapir, comme une offrande votive, leva son nez mobile vers le ciel. Les crocodiles glissèrent. Les loups coururent. J’entendis la muraille de la forêt qui craquait, l’eau de la rivière qui résonnait, éclaboussée par des plongeons de créatures aquatiques.

Et alors, le grand tigre de Java, qui n’était pas encore délivré, se mit à rugir. Ce rugissement hâta la dispersion des animaux épouvantés dans toutes les directions. Je jetai un regard autour de moi. Les singes eux-mêmes avaient regagné les arbres, mais ils se penchaient et semblaient attendre curieusement ce qui allait arriver.

J’aperçus à la même place, la tête hors de sa couverture le Parsi solitaire qui me regardait avec un visage indifférent et stupide. Je voulus le préserver du risque que j’allais courir. Puis si je devais être déchiqueté je préférais l’être en pleine forêt.

Je traversai le camp. Je choisis deux chevaux habitués aux fauves, je les attelai à la cage du tigre borgne et je les dirigeai vers la ligne sombre des arbres. La clarté de la lune me permit de distinguer un sentier plus large que les autres dans lequel je m’engageai. J’allai assez loin jusqu’à une clairière où je m’arrêtai et où je dételai les chevaux. Un claquement de fouet et ces fidèles serviteurs des hommes repartirent par où ils étaient venus.

Nous étions seuls, le tigre et moi, au milieu de la forêt, séparés par les barreaux de sa cage. Je le considérai un instant et il me sembla que le seul œil qui vivait dans son mufle, son grand œil vert et phosphorescent était une lampe qui éclairait non seulement la clairière devant lui et les arbres qui l’entouraient, mais aussi les profondeurs infinies de mon âme.

Non. Je n’eus pas la moindre hésitation. Je voulais aller jusqu’au bout.

Ce qui se passa fut beaucoup plus simple que ce que j’avais pu confusément imaginer.

Une fois qu’on avait ôté les ferrures qui le maintenaient, on n’avait qu’à tirer à soi un côté de la cage. Cette cage était très lourde et il me fallut saisir les barreaux à deux mains pour les faire glisser. Ils glissèrent avec un grincement métallique et je me trouvai alors sur le côté de la cage. Je ne bougeai pas. Il m’aurait fallu me pencher pour voir ce que faisait le tigre à l’intérieur et je songeai à la rapidité d’un coup de patte qui m’aurait brisé le crâne. J’entendis l’être redoutable respirer et ces quelques secondes me parurent infiniment longues.