Et soudain j’eus la sensation qu’il commençait à marcher. Lentement il sortit. Il avait la tête basse et flairait. Il se détourna légèrement de mon côté en soufflant et puis plus rien, plus rien qu’un frisson de feuilles qui se prolongeait dans l’enchevêtrement des lianes où il s’était élancé avec une vertigineuse vitesse.

Un sentiment de solitude tel que je n’en avais jamais eu pesa sur moi. Ce n’était pas encore l’heure où les rohi-rohi commencent à chanter dans les cocotiers. Je regardai anxieusement à droite et à gauche. N’avais-je pas réalisé ce que je voulais ? Tout cela était bien ainsi.

Je me mis à pleurer.

TROISIÈME PARTIE

LE SOLITAIRE DE LA FORÊT

Il pleut. La pluie fait un grand bruit, sur les feuilles, très haut. Je ne la vois pas tomber. Elle suinte, elle pénètre, elle baigne toutes choses. J’en profite pour écrire ces dernières lignes sur ma manière de vivre. Je regrette d’avoir laissé à Singapour le cahier où j’ai consigné les principaux événements de ma vie. Comme je rirais maintenant, de sa complète stupidité, si je pouvais le relire ! Comme je suis différent de ce que j’ai été ! Mais pourquoi s’en étonner ? Les arbres perdent leur écorce et les animaux leur poil. L’homme se dépouille aussi de ses vieilles idées et il en acquiert de nouvelles qui sont plus jeunes et plus solides.

J’habite la cabane de l’ascète Chumbul. Depuis combien de temps ? Je ne sais pas. Peut-être quelques jours, peut-être des semaines. En marchant au hasard droit devant moi, au milieu d’un épais massif de nipas, de pandanus et d’orchidées parasites, j’ai rencontré cette cabane faite de branches grossièrement enfoncées dans le sol et jointes avec des lianes. L’ascète Chumbul était assis à côté de la cabane, les jambes croisées, en train de méditer. J’ai attendu qu’il ait fini, puis j’ai toussé fortement pour éveiller son attention. Je me suis approché de lui et j’ai compris, par le mouvement en avant de son buste, que sa tête avait acquis cette pesanteur que la mort donne au crâne humain. J’ai creusé une fosse au pied d’un nagah en fleurs, avec un bizarre outil que j’ai trouvé dans la cabane et j’ai enterré l’ascète. J’avais tout d’abord fabriqué une croix avec deux morceaux de bois et j’allais la piquer en terre quand je me suis souvenu que l’ascète était bouddhiste et que cet emblème l’aurait peut-être contrarié, s’il avait pu le voir.

Maintenant j’habite sa maison, à côté de son tombeau et, désireux de lui rendre honneur de quelque manière, en échange de son hospitalité, je répète matin et soir, devant le nagah qui l’abrite, cette sorte de prière ou d’invocation que je lui ai entendue chanter dans le soir et qui est revenue à ma mémoire :

— Om, Mani, Padmé, Aum.

Je n’imaginais pas qu’on pût être si bien, solitaire, au milieu d’une immense, d’une profonde, d’une amicale, d’une maternelle forêt. Comme cet ascète était avisé sous sa déplorable maigreur ! Il avait trouvé la meilleure manière de vivre. Je viens de penser, tout d’un coup, aux milliers de sots qui montent en calèche l’avenue royale de Singapour, qui échangent entre eux des saluts ou contemplent les magasins chinois et je suis parti d’un éclat de rire si bruyant qu’il a presque couvert le bruit de la pluie sur les feuilles.