Ce qui caractérise la vie dans la forêt, c’est le grand nombre des occupations qui absorbent tout votre temps. Il faut trouver les manguiers et les cocotiers pour sa nourriture, il faut atteindre la rivière, dans un endroit où elle est profondément encaissée sous un hermétique couvercle de feuilles et y puiser de l’eau avec la cruche de Chumbul. Il faut ramasser des feuilles pour avoir une couche saine et de jeunes branches pour reposer sa tête sur un oreiller agréable.
Puis je me suis mis en tête d’accomplir divers travaux. Il y a près de la cabane plusieurs fourmilières auxquelles la pluie a causé de terribles dommages. Je viens de voir des galeries souterraines mises à jour et une foule d’ouvriers au corps étroit transportent avec de grandes précautions de petits objets qui sont des larves, des sacs de provisions ou des idoles peut-être. J’ai commencé des constructions de bois au-dessus de ces fourmilières afin que la pluie se déversât à droite et à gauche de leurs ouvertures et ne bouleversât plus les demeures si laborieusement bâties.
Dans les branches d’un banian proche il y a plusieurs familles de singes gibbons à mains blanches. J’ai observé que les nids qu’ils construisaient en feuilles de fougères tressées n’étaient que des abris médiocres contre la pluie, soit parce que ces singes n’étaient pas naturellement ingénieux, soit parce qu’ils n’avaient reçu qu’une tradition ancestrale insuffisante. Je profite de leur absence pour m’élever de branche en branche et déposer au-dessus de ces nids une sorte de toit solide en feuilles de palmier que j’ai attachées entre elles.
J’ai eu la surprise de voir un matin, et de reconnaître un de ces gibbons, suspendu à une branche très élevée. Il se livrait au soleil levant à des exercices de trapèze et de saut périlleux qu’Ali le Macassar avait enseigné à quelques gibbons de ma ménagerie. J’ai été heureux de penser que celui-là avait rapidement trouvé une famille de sa race pour l’accueillir.
J’ai passé plusieurs jours à monter et à descendre la rivière et j’ai même suivi le cours de quelques ruisseaux qui y aboutissent dans l’espoir de rencontrer des castors, car je ne cesse pas de penser à celui que j’ai fait mourir en le privant de ses enfants. Des castors ! Où y a-t-il des castors ? Avec quelle allégresse je les aiderais à creuser leurs terriers, à bâtir leurs huttes, à cimenter leurs digues ! J’ai même été tenté de barrer à tout hasard un ruisseau afin de les attirer. Mais j’ai réfléchi qu’ils n’étaient constructeurs de digues qu’en vertu de savants calculs d’architecte et pour protéger leurs villes riveraines des inondations. D’ailleurs la vue d’un homme les ferait fuir. Je ne suis pas sûr de pouvoir payer la dette du castor.
Je cherche aussi des hérons et des perroquets sans savoir dans quelle mesure je pourrai leur être utile. J’en aperçois quelquefois mais ils s’enfuient aussitôt comme s’ils avaient une horreur extraordinaire de moi.
Et je regrette de ne pas être un merveilleux musicien et de ne pas posséder tous les instruments de musique de la Chine pour faire résonner au coucher du soleil quelque suave kin, quelque divine raga et enchanter d’une parfaite harmonie les délicats béos au plumage diapré qui abritent sous les feuilles leur inconcevable sensibilité.
Eva m’a dit que cette forêt est une des plus anciennes de la terre et qu’elle renferme de grands mystères.