Un de ces mystères doit être relatif à un éléphant étrange que j’ai aperçu deux ou trois fois, tantôt cheminant avec lenteur dans un sentier, tantôt arrachant de jeunes branches pour s’en nourrir. Il est couleur de cendres et ressemble singulièrement à Jéhovah que j’ai tué. Je pourrais même croire que c’est lui qui a échappé à mon coup de fusil si je n’avais pas eu les échos de diverses plaintes de propriétaires de Singapour arrivées à la résidence au sujet des émanations causées par son cadavre. Cet éléphant n’est pas très craintif. Il gambade parfois joyeusement, comme faisait Jéhovah quand il m’apercevait, et tout à l’heure il s’est tenu immobile à une petite distance de moi, la trompe basse, avec une tristesse infinie dans ses petits yeux. Je suis surpris de la manière dont il glisse plutôt qu’il ne marche et dont il disparaît tout à coup sans que je puisse savoir par où il est passé.


Ma merveilleuse faculté de sommeil me permet de m’endormir tout de suite après le coucher du soleil. Mais cette nuit, je m’éveille brusquement et je me dresse sur mon séant au milieu des feuilles de fougère dont je recouvre mon corps comme d’une couverture pour éviter la fraîcheur nocturne. J’entends, venant de très loin et se rapprochant, une voix qui m’appelle.

C’est une voix à l’accent terrible que je reconnais sans l’avoir jamais entendue pour celle qui, jadis, a appelé Eva dans le temple de Ganésa. Elle tient du grognement et de l’aboiement, elle est triste et basse, singulièrement inquiétante et elle domine les bruits du vent et l’agitation frissonnante des arbres qui se rapprochent entre eux. Parfois, cette voix est déchirante et d’autres fois elle a une allégresse entraînante qui m’oblige presque à me dresser, à ouvrir la porte et à m’élancer au dehors.

Mais je sens que si j’obéissais à la voix, ce n’est pas sur mes deux pieds que je me mettrais à courir, c’est à quatre pattes comme les bêtes. Elle vient de retentir dernière le massif de nipas et de pandanus et j’ai failli répondre par un long hurlement de loup et j’ai hésité pour savoir si je me mettrais à ramper comme un serpent ou à sautiller par petits bonds comme un kangourou. Je suis demeuré à ma place, le cœur battant. La voix a changé de direction comme si elle appartenait à un être errant, à une âme en peine, à quelque bête surnaturelle possédant un secret magique. Il y a une puissance d’attraction animale dans cette voix et c’est à cette attraction qu’a obéi Eva.

Je résiste, tenant droite et haute ma tête d’homme. Mais je me surprends à faire quelques gestes inhabituels. Je gratte le sol de la main comme avec une patte. Je sens sur mon visage une grimace qui me fait ressembler à un singe gibbon quand il est effrayé.

La voix s’éloigne. Je cherche quelle peut être sa signification, quelle est sa puissance. A-t-elle résonné vraiment dans les nipas et les pandanus, ou seulement dans mon âme ? Y a-t-il dans ce délire de la vie végétale qu’est la forêt une force désorganisatrice qui tend à faire rétrograder l’homme dans l’échelle des êtres ? Pourquoi cette voix est-elle perceptible pour moi cette nuit, tandis qu’elle ne l’a pas été la nuit du temple de Ganésa ? L’ascète Chumbul ne devait pas l’entendre et Eva l’a entendue. Peut-être un homme absolument matériel comme je l’étais alors, un homme absolument dégagé de la matière comme l’était l’ascète, n’avaient-ils pas les sens nécessaires pour être atteints par la voix nocturne ? Tandis que la jeune fille qui avait ouvert les portes de son âme, l’homme qui avait délivré les animaux de la ménagerie avaient tous les deux sans le savoir trouvé un chemin de communication avec le monde inconnu où vibrait la voix étrange.

Je médite sur ces choses et je ne m’interromps que pour souhaiter avec ardeur l’apparition du soleil levant.

Il vient enfin, plus tard qu’à son ordinaire, me semble-t-il.

Je fais quelques pas au dehors. J’aperçois le singe savant qui exécute déjà ses exercices de trapèze et je pousse un cri de surprise. Au pied du banian dont le tronc se dresse vis-à-vis de ma cabane, il y a une petite statuette de terre cuite que quelqu’un a dû venir déposer là pendant la nuit.