Je la regarde, je la tourne dans tous les sens. Cette statuette représente une déesse inconnue, dans une pose de méditation. Le corps est celui d’une femme, mais elle a une tête de truie et cette tête animale dont les yeux sont tournés vers le ciel a une singulière expression d’élévation et de bonté idéale.

Est-ce que Monsieur Muhcin ne m’avait pas parlé d’une certaine déesse Dorjé-Pagmo qui avait justement cette tête-là, le jour où il me demanda s’il n’y avait pas une lamaserie du femmes dans la montagne de Mérapi ? Cette statuette est-elle protectrice ou menaçante et qui a pu la déposer là ? Qui a découvert ma retraite ? Il n’y a aucune trace visible de pas. J’installe la statuette dans ma cabane et même je lui dresse un petit autel avec quelques pierres.


J’ai passé la plus grande partie de ma journée à chercher des fruits autres que des mangues car mon estomac commence à être las de cette nourriture uniforme. Mais je n’ai trouvé ni arbre à sagou, ni jacks, ni dourians. Dans l’espoir d’en rencontrer je suis allé très loin sur les hauteurs en remontant le cours de la rivière, mais sans en quitter les bords, car je tiens à retrouver la cabane et la statuette à tête de truie qui constituent pour moi un foyer primitif.

J’ai marché sur un plateau où la végétation était moins abondante et il m’a soudain semblé apercevoir, au milieu des rochers rougeâtres, un amas de pierres de même couleur qui avaient l’air d’une bâtisse construite par la main des hommes. Je me suis avancé et j’ai distingué une muraille circulaire, une tour basse et carrée. Est-ce là la lamaserie de ces nonnes bouddhistes dont Eva me parla et par lesquelles elle a pu être recueillie, la nuit de sa fuite ? La muraille s’incline sur la pente de la montagne et je crois voir un jardin intérieur avec de vagues dessins d’avenues. Mais je ne distingue aucune trace de vie, aucune silhouette humaine, je n’ose m’approcher et je redescends par où je suis venu quand le soleil va se coucher.

J’ai oublié la recherche des fruits et, comme les mangues m’écœurent, je n’ai pas mangé et j’ai un peu de vertige. Je m’endors mais je me réveille plusieurs fois. J’entends la voix nocturne, la voix animale, la voix tentatrice qui m’appelle. Elle me dit de venir lamper au ruisseau avec les bêtes, de grimper aux arbres, de chercher des proies pour les mordre à pleines dents, mais il me semble que la voix est plus lointaine, plus affaiblie et qu’elle diminue encore lorsque je touche de mes mains la statuette de Dorjé-Pagmo sur son autel de pierre.

Une nouvelle surprise m’attend quand le jour se lève.

Il y a, à côté de ma porte, un vase de grès rempli d’une abondante bouillie de riz cuit. Je la mange avec une extrême satisfaction, tout en m’étonnant de son origine mystérieuse. Je me promets de faire le guet, la nuit prochaine, pour savoir quel est l’être qui veille sur moi et m’apporte tour à tour, l’image d’une déesse pour protéger mon esprit et une bouillie de riz pour nourrir mon corps.