Ma faculté de sommeil est trop grande. Chaque soir je dépose devant ma porte le vase de grès que j’ai vidé et chaque matin je le retrouve plein. Mais je n’arrive pas à veiller suffisamment longtemps pour découvrir quel est le protecteur silencieux qui n’hésite pas à s’aventurer dans la forêt pendant la nuit et à en braver les dangers pour m’apporter ma nourriture.
Je remonte presque chaque jour la rivière et je contemple de loin la tour carrée de la lamaserie. A force de regarder aujourd’hui la pente de la montagne comprise entre les murailles, il m’a semblé voir une procession de silhouettes en robes rouges, une lente procession de créatures recueillies. Est-ce que ce sont là les lamas rouges dont j’ai entendu parler ? les lamas femmes dont l’abbesse est une Khoutouktou ? Qu’est-ce que c’est qu’une Khoutouktou ?
Mais en descendant la rivière, j’ai cru voir cette procession qui me précédait et quand je me suis détourné il m’a bien semblé que je la voyais disparaître avec lenteur dans un bois de palétuviers chevelus.
J’ai, ce jour-là, fait fortuitement la rencontre du temple de Ganésa et je me suis rendu compte qu’il était assez proche de la lamaserie. Cela rend plus vraisemblable l’hypothèse qu’Eva en fuyant a été recueillie par les lamas.
J’ai marché dans les galeries, j’ai descendu les escaliers, j’ai traversé la cour intérieure. J’ai vu les statues d’animaux, les éléphants caparaçonnés, les pythons de marbre enroulés sur eux-mêmes, les buffles à demi ensevelis sous les plantes parasites. Le mystère de jadis était toujours là.
Les Ganésa dans leur cellule de pierre tendaient les mêmes objets avec leurs quatre bras, au-dessus de leur gros ventre. Pourquoi ces objets plutôt que d’autres ? Je me suis creusé la cervelle pour trouver une explication. Une conque, un disque, une massue, un lotus, pourquoi Ganésa tend-il ces objets ? Peut-être parce que l’abondance, le courage, la force et la beauté sont les qualités que produit la sagesse en méditation.
Mais comme la sagesse est impressionnante quand ses symboles sont reproduits circulairement et qu’il y en a des centaines ! J’ai été soudain saisi d’un frisson et d’une éperdue envie de fuir.
Sur le chemin de ronde qui domine le monument, une confuse procession rouge cheminait à travers les pierres.
Je me surprends à avoir de violents regrets relatifs aux livres. Il y a des choses que j’aimerais savoir et que je saurais si j’avais lu. A quoi peuvent bien penser ces nonnes et ces moines bouddhistes qui s’enferment dans des couvents ? Je sais pourquoi les nonnes et les moines de l’Occident se sont volontairement retirés du monde et ont renoncé à ses plaisirs. Ils obéissent à Notre-Seigneur Jésus-Christ qui le leur a conseillé. Mais ces païens ? Je me souviens qu’à Singapour les hommes les plus honnêtes et les plus désintéressés étaient des bouddhistes. Je me moquais d’eux parce qu’ils ne mangeaient pas d’animaux. Je disais en parlant des Jésuites de Bukit-Timah : voilà de vrais prêtres ! Ils chassent, ils tuent comme moi et ils mangent le gibier avec des appétits d’ogres. Le seul prêtre bouddhiste qu’il m’a été donné de connaître, je l’ai tout de suite détesté et je l’ai fait condamner injustement comme voleur. Maintenant le rohi-rohi a chanté pour moi, je ne voudrais pour rien au monde manger de la chair d’un animal, et quel sacrifice ne suis-je pas prêt à accomplir pour retrouver le lama au chapeau de paille et lui poser quelques questions.