Je lui demanderais ce que les animaux sont, par rapport aux hommes, qu’est-ce que c’est que cette histoire de réincarnation dont j’ai entendu parler comme d’une croyance hindoue et que j’ai toujours considérée comme une absurdité des païens. Je lui demanderais ce que c’est qu’une Khoutouktou, ce que c’est qu’un lama et de me donner des détails sur la personnalité de ce Manou qui a dit ou écrit cette phrase que je n’ai pas oubliée :
— Celui qui a tué un chat, un geai bleu, une mangouste ou un lézard, doit se retirer au milieu de la forêt et se consacrer à la vie des bêtes jusqu’à ce qu’il soit purifié.
Je lui demanderais s’il est vrai, comme je le crois, qu’il y a des rois, des prêtres et des sages parmi les animaux, c’est-à-dire des êtres plus avancés que les autres dans l’évolution et si ce sont eux qui passent les premiers dans le règne humain, de même que parmi les hommes, ceux qui sont purs comme monsieur Muhcin atteindront un stade supérieur à l’humanité bien avant ceux qui sont sots comme mon cousin, fats comme le capitaine Giovanni, grossiers comme moi-même. J’ai connu un souverain redoutable des bêtes, le tigre de Mérapi ; un magicien versé dans la science des envoûtements, le crapaud qui tua ma mère ; un affectueux et fidèle ami, un ange de délicatesse, l’éléphant Jéhovah. Je lui demanderais dans quelle mesure il y a des récompenses et des châtiments pour les vertus et les fautes animales, et si ce n’est pas nous qui, avec notre impitoyable haine, rejetons les bêtes vers le mal dont elles voudraient s’échapper. Je lui demanderais si la solitude dans la forêt, prescrite par Manou, est suffisante pour la purification et si celui qui a écorché ne doit pas être écorché, si celui qui a mangé ne doit pas être mangé à son tour.
Je me suis retiré au milieu de la forêt et je commence à me purifier.
Le premier qui est venu est le babiroussa sauvage que la captivité avait jeté dans le désespoir. J’étais assis devant la cabane quand il a paru dans les buissons. Il a labouré le sol avec ses défenses. Il s’est tenu immobile en me considérant, puis il est reparti avec une vitesse inimaginable.
Mais il est revenu grogner et s’accroupir à quelque distance de moi. Je sens qu’il n’a aucune terreur et même qu’il me manifeste l’amitié d’un compagnon pour un autre compagnon de la forêt. Mais son amour de la liberté est si grand qu’il préfère laisser un certain espace entre nous. On ne sait jamais ! a-t-il l’air de se dire. Il ne demeure jamais longtemps. Il traverse les lianes enchevêtrées comme un bolide et à chaque retour ses grognements ont quelque chose de plus familier.
Je me rappelle l’histoire de saint Antoine qui me fut contée dans mon enfance. Cet ermite égyptien avait aussi un cochon pour ami dans sa solitude. Est-ce dans la destinée de tous les ermites ou cela tient-il à la parenté qui rend si proches l’espèce humaine et l’espèce porcine ?
A cause de l’exemple du babiroussa le singe trapéziste est descendu de branche en branche et a fini par élire domicile sur le toit de ma cabane. Il s’y tient toute la journée et il ne le quitte que pour aller précipitamment faire du trapèze et des sauts sur le banian, aux mêmes heures régulières où Ali le Macassar apparaissait devant sa cage en faisant claquer sa cravache.
Puis presque en même temps sont venus les opossums, une mangouste, des orangs et un tapir de Bornéo. Je reconnais le tapir comme étant celui qui m’a appartenu à ses rayures en zigzag, à sa queue trop courte, à son nez trop long, à ses oreilles bordées de blanc. Il me regarde avec ses petits yeux latéraux qui sont remplis de mélancolie. Il n’y a pas de tapirs à Java. Celui-là a dû errer à travers la forêt, longer la rivière, plonger dans ses eaux, car il est un peu amphibie, dans l’espoir de rencontrer une créature faite à son image, avec une épaisse peau comme la sienne, une queue minuscule, un nez mobile et trop long. Il a besoin de ne plus être seul et il manifeste par de rauques sifflements sa satisfaction de me rencontrer. Mais il s’appuie contre ma cabane et j’ai peur qu’il ne la détruise par son poids. Je me hâte de lui faire un petit tas de tendres feuilles de cassier dont je le sais friand, afin de le faire changer de position.