Et d’autres animaux viennent encore. Des paons font de grandes étoiles dans les buissons, des salanganes blanches volent au-dessus de ma tête, un renard montre son museau curieux, un menura superbe à queue lyriforme allonge son cou non loin de moi et la tortue de la rivière Tachylga, reconnaissable aux caractères thibétains de son écaille, vient manger des boulettes de riz que je pétris pour elle de mes mains.


Cette nuit, c’est la pleine lune. Elle s’est levée extraordinairement tôt et elle découpe les branches des arbres, elle dessine les sentiers, elle fait du ciel, de la terre et de la forêt, un grand paysage de marbre glacé.

J’ai fait entrer dans la cabane, pour y dormir à côté de moi, un jeune opossum roux que sa famille a oublié en s’en allant chercher un coin commode pour passer la nuit. Il s’est installé au pied de la statuette de la déesse, mais de temps en temps il vient se poser sur ma poitrine et il la gratte avec la patte comme s’il voulait y faire un trou. Je me réveille et je me réjouis de ce réveil que je prolonge le plus longtemps possible, dans l’espoir qu’il me permettra de découvrir quel est le mystérieux porteur de riz.

Et comme je guette le silence à travers les fentes de ma cabane, je suis enfin exaucé.

Le pas que j’entends est très léger. C’est celui d’un homme qui marche doucement sans chercher à déguiser le bruit qu’il fait. Je le vois écarter les lianes de la main droite. Sa main gauche tient une jarre suspendue à une courroie. Il est vêtu d’une robe de cotonnade rouge qu’une ceinture serre au milieu du corps et je crois bien qu’il porte sous cette robe un pantalon européen ridiculement court. Il n’y a aucun mystère dans son allure. Il s’avance comme un homme qui accomplit une tâche simple et quotidienne, il verse dans la jarre qui est devant la cabane le contenu de celle qu’il apporte. Il le fait méticuleusement. Il la retourne jusqu’à ce que le dernier grain de riz soit tombé et il s’en va comme il est venu, en balançant, au bout de la courroie, la jarre vide.

C’est lui. Je viens de le reconnaître. C’est le lama que j’ai fait condamner à la prison. Mais d’où vient que je ne m’élance pas sur ses traces et que je ne tombe pas à ses genoux pour lui demander pardon ?

Je demeure à ma place, la main posée sur le cou du petit opossum et une grande joie m’emplit le cœur. Je sens que les paroles entre nous sont inutiles et qu’il y a dans le don nocturne du riz une fraternité qui n’a pas besoin de langage pour être exprimée, un pardon silencieux comme Dieu lui-même n’en donnerait pas de meilleur et qui ne demande pas de remerciements.

Cette nuit-là je ne me suis pas rendormi.