Le crayon avec lequel j’écris va être entièrement usé et je vais avoir rempli bientôt le dernier feuillet de mon carnet. A quoi bon écrire, d’ailleurs ? J’ai appris en écrivant ce qui m’arrivait et ce que j’éprouvais, tout ce que j’étais susceptible de m’enseigner à moi-même.
Je déposerai ces feuillets ici pour que ceux qui me cherchent les trouvent et puissent déduire par cette lecture que leur recherche est inutile et importune. Car on me cherche. J’ai entendu ces nostalgiques bruits de tam-tam où il y a des souvenirs de fêtes d’enfance et des évocations d’Eva perdue. Cette cabane est trop proche des endroits où vivent les hommes. Demain matin je me mettrai en marche vers le sommet du mont Mérapi où est le cratère d’un volcan et qui passe pour inaccessible.
Je suis né des bêtes, ce sont elles qui m’ont engendré. Elles se tiennent au delà de mon père et de ma mère qui appartenaient à la race des hommes et je les vois toutes qui me font des signes. Que de poils, que de plumes et que de nageoires ! Mes ancêtres sont réunis autour de moi, ils lèvent des trompes, ils font claquer des mâchoires, vibrer des antennes, crépiter des mandibules. Je distingue le geste de prière de leurs mains palmées, je devine sous des rotondités de crânes l’effort de pensées patientes. Tous ils ont été laborieux à leur manière, ils ont mis au monde une espérance. Le crocodile sous les vases des fleuves, le singe dans son domaine d’écorces et de feuilles, l’oiseau dans l’air, le fauve dans son mystérieux charnier, la taupe dans ses ténèbres souterraines, chacun a inconsciemment formulé le désir de vivre sous une enveloppe plus parfaite, avec des organes plus compliqués, deux jambes seulement, pas de poils et pas de plumes, une tête d’homme. Je suis l’enfant entrevu dans ces méditations millénaires, je suis le dernier mot de la bête, ce que l’effort terrestre a eu tant de peine à modeler, je suis la bête elle-même dans sa dernière incarnation.
Je vous aime, ô mes parents porteurs d’écailles ; vous qui avez quatre pattes pour marcher, vous qui avez d’épaisses fourrures et ne pouvez les ôter s’il fait chaud, vous qui êtes nus et n’avez pas l’ingéniosité de vous recouvrir de vêtements, vous dont le principal souci est la nourriture de chaque jour, vous à qui la nature a fait des becs pesants, des bosses difformes, des cornes embarrassantes, des cous disproportionnés, je vous aime pour l’insouciance, pour la résignation, pour la fidélité qui sont vos vertus essentielles, le présent que j’ai reçu de vous et dont j’ai fait si peu de cas.
J’ai franchi, pour vivre à vos côtés, la porte des hauts ébéniers qui se dressent au seuil de la forêt et je suis entré dans le royaume de mes pères. Ma haine s’est changée en amour et je comprends ce qui m’était demeuré caché. J’entends des paroles pleines de tendresse dans les jacassements des perroquets ; je vois des élégances incomparables et un merveilleux sentiment de la beauté dans la grâce un peu maniérée avec laquelle le geai bleu lisse ses plumes ; je pénètre les entretiens philosophiques des immobiles marabouts et je demeure plein de respect devant le sentiment de la mort que révèlent les enterrements des fourmis.
O mes parents, au cœur si vaste et si simple, je jure de ne plus me servir de mon intelligence qui est la vôtre pour vous détruire. Votre vie sera désormais à mes yeux aussi précieuse que la mienne. Mais comme la chose la plus naturelle est difficile à réaliser ! Me voilà rempli de scrupules. Comment me délivrer de l’importunité du moustique avec assez de délicatesse pour ne pas lui donner la mort ? Mon Dieu ! N’ai-je pas tout à l’heure écrasé un ciron inoffensif qui passait sur la pierre où j’ai posé le pied ! Et si je respire avec force, n’y a-t-il pas de minuscules et innocentes créatures que je projette loin du soleil, dans les ténèbres de mes organes, et qui y périront injustement ?
LA DERNIÈRE NUIT DANS LA CABANE
C’est un froissement régulier, langoureux, terrible en même temps, qui glisse sur les murs en branches de ma cabane et qui me réveille durant la dernière nuit que j’y passe.
La lune est tellement éclatante que l’on y voit presque comme en plein jour et que je me demande tout d’abord si ce n’est pas quelque prodige céleste qui a enfanté cette clarté intermédiaire entre la nuit et la lumière du soleil.