Qu’est-ce qui fait ce bruit si proche ? Je regarde et il me semble d’abord voir une procession de lamas rouges. Ils vont tout doucement et ce que j’entends est le froissement du coton de leur robe sur le bois.

Mais non. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Comment n’est-il pas venu plus tôt ? C’est le tigre de Mérapi, le tigre borgne, le tigre géant, celui que j’ai martyrisé, moi, l’homme.

A travers les interstices des branches je vois son mufle énorme, son œil vert et phosphorescent et il me semble que la cabane craque légèrement quand son dos s’y appuie en glissant. Je songe que la porte est fragile, ne tient qu’avec une petite liane nouée qui forme crochet et que le plus léger coup de patte la ferait ouvrir.

Mais je n’ai aucune terreur. J’éprouve même une bizarre allégresse, celle de ne pas savoir ce qui va exactement se passer.

Jamais je ne suis entré dans la cage du tigre, jamais je ne me suis trouvé face à face avec lui. Ma rage ne s’est exercée qu’à travers des barreaux et il a dû accumuler en lui, comme seules peuvent le faire les bêtes, une somme extraordinaire de vengeance insatisfaite. Je connais cette faculté animale qui permet de garder pendant des années dans la mémoire le souvenir de l’offense.

J’entends le tigre gronder derrière le mur de la cabane. Il ondule, il cherche une ouverture, il attend.

Et moi, assis à côté de la statuette de la déesse Dorjé-Pagmo, de la déesse à tête de porc, je songe que j’ai injustement torturé cette créature sauvage, car le tigre de Mérapi n’avait pas dévoré Eva, la nuit du temple de Ganésa. Je le sais en cet instant avec une certitude absolue.

Je me mets à réfléchir.

Le tigre peut très bien tourner autour de la cabane et ne pas évaluer sa solidité, ne pas penser à donner un coup de patte sur la porte. Les animaux, quelquefois si ingénieux, sont d’autres fois plus naïfs que des enfants en bas âge.

Si j’élevais sévèrement la voix tout d’un coup et si je lui donnais l’ordre de partir, peut-être s’éloignerait-il docilement. Il m’a si longtemps vu et entendu commander comme un maître. Puis, il y a dans la parole humaine une organisation rythmée qui impressionne les bêtes. Je me souviens d’un chasseur d’Australie qui échappa à des loups qui l’entouraient rien qu’en leur criant, à voix intelligible, l’ordre de partir.