Mais je ne veux pas intimider le monstre borgne que je me suis plu si longtemps à torturer. Il y a en moi un confus désir, même davantage, il y a une nécessité de me trouver désarmé en sa présence.
Non seulement je n’ai pas de haine contre ce tigre, qui a été le cauchemar de mon existence, mais encore j’ai pour lui de la pitié à cause de sa fureur aveugle de tuer, une sorte de sentiment fraternel à cause de la ressemblance que j’ai eue avec lui.
Je regarde au dehors. Le tigre tourne et gronde. L’imaginaire procession des lamas rouges a disparu. La rayonnante nuit a cristallisé la forêt et fait de chaque arbre un bloc d’argent ciselé. Il me semble que mon esprit est baigné dans le ruissellement des vérités premières et qu’il va s’élancer dans l’espace illimité.
Je me suis levé et je me suis approché de la porte. Un rayon de lune tombe juste sur le front de la statuette de la déesse. J’examine la liane nouée par Chumbul et qui forme un crochet primitif. Je donne un tout petit coup avec mon doigt et je fais sauter ce crochet.
D’ordinaire la porte s’ouvre toute seule. Cette fois-ci elle n’a pas tourné. Je comprends aussitôt pourquoi. Le tigre est appuyé contre la porte. Il n’y a plus qu’à donner une petite poussée, le tigre se déplacera, la porte s’ouvrira et nous serons face à face.
J’ai écrit ces dernières lignes à la clarté de la lune et avec assez de peine parce que mon crayon n’est plus qu’un ridicule petit bout de crayon. Je déposerai les feuillets sur lesquels j’écris au pied de la statuette de la déesse, puis je pousserai la porte.
O seigneur, je suis la bête. Donne à mon âme la fraternité nécessaire pour être compris et aimé par les bêtes. Fais rayonner de mon corps l’amour que j’éprouve afin qu’il se répande sur mes frères de la forêt. Permets-moi de les aider et de les guider afin qu’ils deviennent meilleurs, comme je le suis devenu.
Et je trace encore pour terminer cette prière que je ne comprends pas et que je répète à haute voix :
— Om, Mani, Padmé, Aum.