Ce professeur parlait des pouvoirs acquis par certains fakirs à la suite de longues méditations.
— Les fakirs ont une connaissance secrète de la puissance du son. Ils arrivent à enfermer dans les vibrations causées par certaines syllabes des influences qui agissent à distance sur ceux qui entendent ces syllabes. Ils instruisent leurs disciples et ils prétendent les rendre meilleurs, plus élevés dans la hiérarchie des êtres, rien qu’en leur faisant répéter ce qu’ils appellent des mantras. L’invocation qui, de toutes, est la plus mystérieuse, renferme le plus d’occulte pouvoir quand elle est formulée selon un rythme dont il faut avoir le secret, est celle-ci :
— Om, Mani, Padmé, Aum.
Comme je vous l’avais promis, je suis allé à Djokjokarta et j’y ai séjourné quelques jours. Le voyage est long et fatigant. Le chemin de fer qui doit réunir Djokjokarta à Samarang est encore en voie de construction. Les travaux que l’on est en train d’accomplir bouleversent ces paysages et leur donnent une physionomie différente de celle qui est décrite dans les cahiers de Rafaël Graaf.
J’avais plusieurs lettres de recommandation pour le résident hollandais de Djokjokarta. C’est un homme aimable mais simple, et peut-être un peu brutal. Il affecte de croire que le dompteur Rafaël Graaf est mort depuis longtemps et que tout ce que l’on dit de lui a un caractère légendaire.
— Un homme ne peut pas vivre à côté d’un tigre sans être dévoré par lui, m’a-t-il dit ; opinion sur laquelle je fis des réserves, puisqu’il s’agissait en cette occasion d’un dompteur et qu’il est avéré que certains hommes qui exercent cette profession possèdent une espèce de magnétisme qui réduit la volonté des animaux.
Le résident, comme je lui objectais cela, ne m’a pas caché combien il trouvait cette opinion absurde. C’était celle, a-t-il ajouté, d’Ali, le principal employé du dompteur. Et il me raconta les difficultés qu’il avait eues avec lui au sujet du rapatriement du personnel de la ménagerie et des recherches à entreprendre pour retrouver Rafaël Graaf, recherches pour lesquelles Ali voulait mobiliser toute la garnison de la résidence.
Il fut obligé de le faire expulser du territoire de Java, car il tombait dans des rages insensées toutes les fois qu’il entendait émettre l’hypothèse de la mort de son maître et il menaçait de son kriss ceux qui n’étaient pas de son avis. C’est Ali qui retrouva la deuxième partie du journal que vous avez en entier en votre possession.
— Ce fut une fameuse histoire que cette affaire de la ménagerie, m’a dit encore le résident, le jour où j’ai pris congé de lui. Je ne me place qu’au point de vue du chasseur, le seul intéressant. On peut tirer maintenant à Java un gibier qui n’existait pas auparavant. J’ai vu un zèbre galoper dans une plantation de café et un officier de la garnison a manqué dans la même journée un tapir qui se baignait dans la rivière et un animal qui courait sur deux pattes et n’appartenait à aucune espèce connue.
C’est alors qu’ont commencé mes tractations avec les gens des villages. Je vous fais grâce de toutes les difficultés que j’ai rencontrées. Les indigènes restent muets et détournent la tête dès que le mot Ganésa est prononcé devant eux. Ils se refusent unanimement à servir de guide à l’étranger qui veut explorer la région de Mérapi et de Merbarou. Les trois villages qui entouraient l’indigoterie de Monsieur Varoga sont presque complètement désertés. Les Javanais considèrent que le malheur est un être réel qui habite certains endroits où il se plaît plutôt que d’autres. Les événements qui se sont déroulés successivement il y a quelques années leur ont fait penser que le malheur avait élu domicile aux approches de la forêt de Mérapi. Ils estiment que le meilleur moyen pour l’écarter est de garder un silence absolu sur tout ce qui est relatif à l’homme qui vit avec le tigre.