Au lieu de descendre dans le quartier européen, à l’hôtel des Indes où la table d’hôte réunit le soir les hauts fonctionnaires hollandais et les étrangers de marque, je suivis Ali le Macassar, au sortir du bateau, après les formalités de la douane, dans le vieux Batavia et je pris une chambre non loin du port, dans une pension d’assez minable aspect. Je prétends qu’un homme peut être bien en n’importe quel endroit du monde s’il transporte avec lui une couverture propre et une moustiquaire sans trou, avec sa cravache, bien entendu, pour le défendre.

Ma chambre était à un premier étage assez élevé qui donnait sur une cour d’où montait une haleine fétide provenant d’un amoncellement de détritus décomposés par l’extrême chaleur. Un coolie malais venait à peine de déposer ma valise dans la chambre, quand, incommodé par le caractère immonde de l’odeur, je m’approchai de la fenêtre pour la fermer.

A cet instant, un parfum délicat, subtil, féminin, une émanation de chevelure et de soie embaumée s’éleva jusqu’à moi, remplaçant l’odeur immonde. Surpris, j’ouvris la fenêtre et je me penchai.

Il y avait une échelle contre le mur et d’une fenêtre voisine une jeune fille venait de sortir et descendait légèrement les degrés. C’était une Européenne qui semblait vêtue avec élégance. Je remarquai le châle chinois aux broderies éclatantes qui s’enroulait autour de son corps en le dessinant, une torsade de cheveux noirs noués négligemment, et une main d’une petitesse extrême qui tenait le barreau de l’échelle.

Au bruit que je fis, elle leva la tête. J’aperçus un visage d’une perfection extraordinaire, un visage un peu enfantin et ingénu avec d’immenses yeux de flamme à la fois purs et terribles. Il y eut sur ce visage une expression de surprise, d’allégresse aussi, je crois, puis une gaîté y parut. J’entendis un éclat de rire, lancé comme un bouquet de fleurs de cristal dans la répugnante cour et la jeune fille disparut.

Je refermai la fenêtre et je méditai sur l’extraordinaire présence d’une jeune fille de cette qualité dans le bouge pour Chinois moyens et maîtres d’équipage en congé où je me trouvais. Pourquoi cette jeune fille descendait-elle par une échelle au lieu de prendre l’escalier ? Fuyait-elle un danger malgré son allure paisible ? Me connaissait-elle ?

La beauté de ses traits m’avait causé une profonde impression. Les yeux fixés sur la fenêtre, je demeurai immobile assez longtemps. Tout d’un coup je perçus le bruit de ma porte qu’on ouvrait. Je crus que c’était Ali le Macassar et je ne bougeai pas. J’eus une sensation de froid dans le cou à côté de l’oreille.

Je pensai tout de suite à la chute d’un de ces odieux lézards de maison tombé du plafond sur mon épaule. Je fis un mouvement et je vis qu’il y avait, non un lézard, mais le canon d’un revolver qui m’effleurait. Un homme inconnu était entré et tenait ce revolver à la hauteur de ma tête.

Cet homme n’était pas jeune. Il portait une barbe et je vis au tremblement de sa main et à ses yeux exorbités qu’il était complètement hors de lui.

La possibilité d’être frappé tout à coup par la mort m’a toujours donné dans le danger la singulière sensation du vide absolu, de la suppression de toute matière autour de moi.