Je le mis à son aise en lui renouvelant l’assurance que la créature que j’avais aperçue sur l’échelle m’était parfaitement inconnue.

— Et c’est bien dommage ! pensai-je en faisant hypocritement un geste qui signifiait que je n’attachais aucune importance aux femmes, en général.

Alors il me raconta qu’il s’agissait d’une noble jeune fille hollandaise qu’il avait séduite. Naturellement, la discrétion la plus élémentaire l’empêchait de me dire son nom.

Cette jeune fille s’était rendue à Singapour pour les affaires de son père. Quand elle était revenue, elle était changée à son égard. Elle parlait sans cesse de Rafaël, dompteur et propriétaire d’un grand magasin d’animaux, qu’elle avait vu là-bas.

— Les femmes, ajouta-t-il, en me fixant de ses yeux gris, comme pour me faire avouer la vérité, travestissent souvent les choses pour vous rendre jaloux. Vous avez passé une nuit près d’elle, dans une réunion… peut-être une fumerie d’opium…

Je riais intérieurement de l’audace de ce malheureux homme qui voulait lutter par le regard avec moi. Lutter avec l’œil du dompteur !

Mais alors, au fond de ma mémoire, surgit brusquement un souvenir. Une fumerie d’opium !

Je revis la bosse du chameau et la porte du Tigre que j’avais passée un soir en compagnie de mon cousin de Goa.

A travers les formes couchées auprès des petites lampes, j’avais distingué confusément un visage de femme. La jeune fille à l’échelle avait franchi avant moi la vieille porte en bois sculpté, et elle m’avait vu dans ce lieu vil, parmi les nuages de la fumée détestable. Elle était là, dans quelle compagnie et pourquoi ?

Je l’ignorais. Et à partir de ce moment, la créature qui s’appelait Eva, la délicieuse jeune fille au châle chinois, fut indissolublement liée dans mon esprit à une idée de tigre, de tigre sculpté dans une porte. Mais ceci n’était qu’un commencement, car elle devait être liée à tout jamais à une idée de tigre vivant, de tigre javanais et de quel tigre !