Ali était une épaisse brute aux actions mesurées et à la compréhension difficile. Il avait une grande admiration pour moi et son dévouement m’était assuré. Il agissait avec lenteur et supportait sans peine les injures qui lui étaient adressées personnellement. Mais il ne fallait pas que moi, son maître, je fusse mis en cause en sa présence, car il tombait alors dans des colères insensées et accomplissait des actions d’une violence inouïe. Cette perte de la raison dans la colère est du reste une curieuse particularité de presque tous les habitants de l’île de Macassar.
Je me représentai en une seconde le drame qui pouvait se dérouler dans l’hôtel si Ali furieux se mettait en tête de venger son maître prisonnier. Je me mis à rire en le voyant et comme s’il s’agissait d’une plaisanterie, je le priai de descendre et d’appliquer l’échelle contre ma fenêtre en lui disant que c’était par ce moyen que je voulais sortir. Il ne trouva là rien de saugrenu et il disparut.
Mais il y eut, au même instant, un cri terrible dans la cour. Je vis l’homme maigre apparaître, saisir l’échelle et la briser d’un seul coup sous son pied avec une vigueur qui faillit me faire crier bravo ! Ali devait descendre l’escalier pendant ce temps et les deux hommes allaient, à coup sûr, en venir aux mains sans qu’il me fût possible de faire quoi que ce soit.
Je songeai sérieusement à sauter au risque de me briser un membre. Ma porte se rouvrit avec fracas et l’insensé se précipita à nouveau dans ma chambre. Il avait toujours son revolver à la main, mais comme il ne le braquait pas sur moi et que la situation était moins dangereuse, je cherchai l’occasion de le saisir à bras-le-corps. Derrière lui, surgit Ali qui, ayant vu l’échelle brisée, venait demander mes ordres.
Je compris que la sagesse était dans l’observance d’un calme parfait et que tout, même une humiliation, valait mieux que la perte de raison d’Ali.
— Laisse-nous, dis-je avec douceur. Monsieur est venu me faire une visite et j’ai à causer avec lui.
Ali referma la porte. Il y eut le bruit métallique du revolver sur le plancher. L’homme s’était laissé tomber sur un siège et il pleurait abondamment. Les larmes coulaient dans sa barbe qui, je le remarquai alors, devait être grisonnante mais avait été teinte en un noir trop vif.
— Elle s’est enfuie par l’échelle, balbutia-t-il. Je vous demande pardon, monsieur. Mais je vous en supplie, laissez-la moi. Je ne peux pas vivre sans elle.
— J’ai vu, en effet, une jeune fille, répondis-je, descendre tout à l’heure d’une manière inusitée. Mais je vous donne ma parole d’honneur que je ne la connais pas et que je ne suis pour rien dans son départ.
Ce qu’il y a de plus émouvant dans les larmes c’est que celui qui les répand a subitement envie de se moucher et que cela lui fait faire une grimace pitoyable. L’homme que j’avais devant moi était un malheureux qui ne m’inspirait que du mépris.