Je songeais combien il serait aisé de se perdre dans cet océan de troncs et de lianes et une sorte de lourdeur de l’air qui filtrait malgré l’opacité du ténébreux plafond des branches enlacées me fit penser que l’après-midi devait être à son déclin.

Je m’arrêtai brusquement. Je me sentis soudain très las et il me fallut un grand effort pour recharger mon fusil.

J’avais chaud. Dans l’endroit où je me trouvais, le sentier était particulièrement resserré et la mer flottante des bois ondulait tout à fait basse et touchait presque ma tête. J’eus une sensation inaccoutumée de découragement. Des milliers d’adversaires m’entouraient. Derrière tous les troncs je croyais voir des faces simiesques grimacer. Des formes recouvertes de poils remuaient dans les feuilles. Des ailes bruissaient. Des écailles de lézard craquaient sous l’humus. Comment vaincrais-je jamais ces légions éternelles d’animaux ?

J’avais rebroussé chemin et je me hâtais. Les clairières succédaient aux clairières, les sentiers à peine dessinés s’y croisaient et j’étais saisi d’une vague crainte de m’égarer dans ce dédale où je m’étais enfoncé si imprudemment.

Une nuance d’un bleu saphir qui se répandit dans l’air annonça la venue prochaine du soir et comme si ce signal silencieux était attendu par un peuple jusqu’alors muet, des tressaillements, des chuchotements remplirent les massifs inextricables qui m’entouraient, une plus intense vie ailée battit dans l’air et de singuliers appels d’oiseaux et de singes se répondirent par-dessus ma tête.

Mais je n’avais plus envie de faire du bruit en tirant des coups de fusil et même j’évitais de frapper trop fortement le sol en marchant. Je glissais comme une ombre rapide qu’épouvantent les mystérieuses armées de la solitude.

Je m’arrêtai à nouveau à une cinquantaine de mètres d’une clairière que je devais traverser. Un groupe de singes gibbons, d’assez grande espèce, la traversait en sens inverse. Je crus d’abord avoir affaire à des hommes de petite taille et je faillis les appeler. Tous les singes me virent, mais ils me regardèrent sans effroi et ils continuèrent à marcher en se contentant de pousser un sourd grondement.

Je compris alors que j’étais le témoin d’un rare spectacle.

Au milieu de leur groupe, quatre singes tenaient par les bras et les jambes un singe mort. En tête, plus grand que les autres par la taille, était un singe qui était le guide et le chef. Le cortège que je voyais passer était un cortège funèbre.

J’avais entendu dire que les singes gibbons avaient coutume d’enterrer leurs morts et qu’ils le faisaient dans des lieux secrets et au commencement de la nuit. Je n’y avais pas ajouté foi. Je savais aussi qu’il ne fallait pas les troubler pendant l’accomplissement de ce rite, parce qu’ils devenaient alors redoutables. Je restai immobile jusqu’à ce que ces étranges fossoyeurs eussent disparu dans les broussailles.