Le calme me revint avec une certaine honte de moi-même. Ce fut à tous petits pas que j’atteignis la lisière de la forêt.
Je poussai un soupir en franchissant la muraille des sombres ébéniers. Devant moi, éclairé par la lune, s’étendait l’horizon de la jungle. D’innombrables mouches à feu, comme des étincelles vivantes, volaient dans tous les sens. Au loin, je voyais de grandes lignes noires, bienveillantes et infinies qui étaient des avenues bordées de hauts banians plantés par la main des hommes et je savais que là il y avait des villages et une belle demeure européenne où les serviteurs devaient, à cette heure, allumer les lampes.
Devant moi, au bas d’une pente, dans un enfoncement assez profond, je vis scintiller l’eau bleuâtre de la rivière qu’encadraient d’épais tamariniers.
Je descendis, non sans regarder à plusieurs reprises la forêt par-dessus mon épaule, je passai le tronc d’arbre qui servait de pont et je remontai l’autre côté de la pente. Il y eut un petit clapotis d’eau et je vis le marabout chauve, toujours immobile sur sa patte.
Et tout d’un coup un regret me vint. J’avais été favorisé par la chance, puisqu’à chaque coup que j’avais tiré un animal était tombé. Pourquoi ne pas mettre encore cette chance à profit ?
Je savais que pendant plusieurs kilomètres le lit de la rivière était encaissé et que les bêtes qui voulaient boire n’en pouvaient atteindre l’eau que très difficilement.
L’endroit où je me trouvais était un abreuvoir naturel et plusieurs pistes y aboutissaient. Je ne pouvais pas trouver une meilleure embuscade pour guetter le tigre. Puis, j’avais encore une heure de marche à faire pour atteindre la maison de monsieur Varoga. Je décidai de me reposer un peu en me mettant à l’affût, face à la forêt. Je m’assis donc auprès d’un petit tamarinier, non loin de l’eau, mon chapeau et mon fusil posés devant moi.
La nature m’a accordé, dès ma naissance, un don précieux, parmi d’autres dons, qu’elle ne m’a jamais ôté. Quelles que soient mes préoccupations ou mes chagrins, j’ai la faculté de m’endormir avec une extrême facilité. A peine étais-je installé qu’un sommeil profond s’empara de moi.
Je ne sais combien de temps il dura. Sans doute assez longtemps. Ma première sensation en m’éveillant fut que mon chapeau en paille de Manille n’était plus à l’endroit où je l’avais placé. Le vent l’avait entraîné dans le creux de la rivière. Ce vent avait ensuite changé de direction, car la deuxième sensation que j’éprouvai en sortant de mon sommeil fut une odeur infecte de viande décomposée. Je n’ai jamais pu, malgré ma profession, m’accoutumer à cet abominable relent que dégagent les bêtes dévoratrices de chair crue.
J’eus un haut-le-cœur. Mais aussitôt mille voix crièrent en moi : la cause ! Quelle est la cause de cette affreuse odeur ? Toutes mes facultés d’attention s’éveillaient et une lucidité parfaite s’emparait de mon cerveau, pendant que mes mains se tendaient machinalement et silencieusement vers la crosse de mon fusil.