Le tigre était en face de moi à l’orée de la forêt. Il venait de sortir des arbres et il regardait ou plutôt il respirait, car sa tête était baissée vers le sol et se balançait de droite et de gauche, d’un mouvement atrocement régulier.

Il était prodigieux, fantastique. Je n’en avais jamais vu d’aussi grand et surtout d’aussi long. La lune blanchissait ses rayures qui avaient l’air peintes. Sa queue battait d’une façon mécanique. Mais ce qui était le plus impressionnant dans cette silhouette démoniaque était l’allongement démesuré, disproportionné de son mufle.

Je crus, une seconde, avoir reculé dans le temps jusqu’à l’époque des monstres fabuleux. La forêt se dressa plus haute, la petite rivière roula avec impétuosité, la patte du marabout s’allongea comme celle d’un oiseau de rêve. Les paroles de monsieur Muhcin me revinrent à nouveau à la mémoire. Le tigre que je voyais était plus qu’un animal roi, c’était un bourreau de l’enfer des bêtes, c’était une sorte de tigre dieu.

Je calculai qu’il ne m’avait pas encore senti, puisque le vent soufflait de mon côté et que c’était moi qui percevais son odeur. Enfin mes mains se posèrent sur le bois de mon fusil que j’attirai doucement à moi.

Je me rappelai avec netteté qu’il y avait du plomb dans le canon droit et des chevrotines dans le canon gauche. Si je ne faisais que le blesser avec mon premier coup, je pouvais encore l’aveugler à bout portant avec la décharge du plomb. L’essentiel était qu’il découvrît le défaut de son épaule d’une façon favorable, pour qu’il pût être atteint en plein cœur. Les choses ne se présentaient en somme pas mal.

Mais alors il se passa une chose surprenante. Je m’aperçus que mon fusil avait un petit mouvement de droite et de gauche comme la tête du tigre. Je tremblais. Le saisissement causé par mon brusque réveil et l’apparition inattendue de l’ennemi avaient secoué mes nerfs et étaient la cause de ce tremblement.

Et dans le même moment où j’eus cette perception, l’immensité du danger se découvrit à moi et j’éprouvai cette sensation d’espace, de vide absolu que j’ai toujours dans de semblables occasions.

Je savais bien qu’il y avait tout près de moi un arbre dont les branches n’étaient pas très élevées et que j’aurais pu gravir aisément. Au moment où je m’étais assis pour l’affût j’avais aperçu dans un champ de canne à sucre une dépression de terrain, une sorte d’excavation encadrée de pierres qui m’avait parue excellente pour m’abriter et d’où j’aurais pu tirer presque sans être vu.

C’était par paresse que je m’étais laissé tomber auprès d’un petit tamarinier qui ne pouvait m’être d’aucun secours. Où était l’arbre aux branches propices ? Où était le champ de canne à sucre ?

Le paysage avait reculé, s’était anéanti. Je ne voyais plus rien qu’une étendue illimitée, un vide plus grand que celui des espaces planétaires où j’étais seul avec un tigre formidable.