Et dans ce néant, d’un pas lent, en soufflant d’une façon rauque et en regardant toujours la terre, le tigre s’avança vers moi.

Il ne faisait pas plus de bruit que s’il s’était mû dans l’espace. Il descendit la pente de la rivière pendant que je me levais dans l’espérance que la position droite calmerait mes nerfs, arrêterait mon tremblement, me donnerait la possibilité de tirer avec certitude.

Arrivé près de l’eau le tigre se balança quelques secondes, il souffla encore, il souleva un peu de sable avec sa patte et il but paisiblement. Puis il leva la tête, satisfait, et il m’aperçut.

Il ne bougea pas. En trois bonds il pouvait être sur moi. La sagesse était de profiter de son immobilité pour tirer. Mais je me rendais compte que mes mains n’avaient pas la sûreté suffisante. Le calme me revenait peu à peu à cause du caractère professionnel que comporte l’échange de regard d’un dompteur et d’un tigre et le monde, la forêt, la rivière et le champ de canne à sucre se replaçaient peu à peu autour de nous, mais je ne cessais pas de trembler et mes mains étaient tellement glacées que je n’avais presque plus conscience de leur présence au bout de mes bras.

La lune était montée à l’horizon et elle éclairait lumineusement la scène. Les rayures du tigre étaient en argent mat, bordées de noir. Sa queue avait l’air d’un serpent qui aurait été aussi un éventail. Je voyais dans la rivière l’image renversée et déformée de la bête. Un bruit d’eau sur les pierres, que je n’avais pas remarqué jusqu’alors, me parut formidable. Je me souviens que malgré l’imminence du danger, une pensée dominait en moi stupidement, que je n’arrivais pas à chasser.

— Comment se fait-il que le marabout n’est pas effrayé par le tigre et qu’il ne quitte pas sa place ? Il veut voir comment je serai dévoré.

Que se passa-t-il dans l’esprit de la créature sanguinaire dont je voyais les bizarres yeux phosphorescents, sans expression, sans flamme, démesurément ouverts et fixés sur moi ?

Savait-elle par tradition orale qu’un homme debout et tenant dans ses mains un objet étincelant sous la lune pouvait transmettre la mort avant qu’on l’eût atteint ? Vit-elle dans mes yeux l’ordre muet d’une volonté supérieure ? Cette hypothèse est la moins vraisemblable, car je ne sentais pas ma puissance habituelle rayonner de moi et même j’éprouvais une singulière diminution de mon être comme si j’étais tout d’un coup devenu d’une toute petite taille, comme si j’étais une sorte de nain ridicule et incapable de tirer un coup de fusil. Mais le tigre venait peut-être de dévorer un animal à l’instant même et s’il avait soif, il n’avait sans doute pas faim.

Brusquement il se détourna de moi. Il glissa plutôt qu’il ne marcha le long de la pente. Il hésita encore une seconde lorsqu’il l’eut gravie. Pas un regard en arrière pour regarder la silhouette de l’homme debout avec ses mains frémissantes et son engin de mort que le manque de courage rendait inutile !

Il respira encore avec force. Un grand coup de son éventail blanc et noir qui me sembla déplacer l’atmosphère jusqu’à la lune et jusqu’aux froides étoiles et le roi solitaire aux pas feutrés rentra dans le royaume ténébreux des arbres.