L’homme était un misérable Chinois obséquieux pareil à tous ceux que je connaissais. Il faillit se rompre en deux pour saluer en voyant des Européens franchir la porte du Tigre.
Oui, moi, je franchis cette porte, je montai un escalier gluant, je me mêlai à la plus abjecte racaille de Singapour pour plaire à un sot, à mon cousin de Goa qui faisait son premier voyage d’affaires dans les îles et voulait, disait-il, s’instruire en toutes choses, comme si un sot de naissance peut jamais s’instruire.
Certes, quand j’eus pénétré dans cette salle basse où l’odeur de l’opium se mêlait à une odeur nauséabonde de sueur humaine, il était encore temps et j’aurais dû obéir à mon instinct — j’aurais dû tomber à coups de cravache sur les Malais et les Chinois étendus ; j’aurais dû les jeter sur la bosse du chameau, j’aurais dû menacer d’une correction semblable mon cousin le sot. Le risque eût été nul. Personne n’eût osé se mesurer avec moi. Chacun se serait enfui dès qu’il m’aurait reconnu.
Or, on m’avait reconnu. Une voix, à mon entrée, prononça :
— C’est Rafaël Graaf, le fameux dompteur.
Et ce fut la nuance d’admiration que je perçus dans ces syllabes qui atténua ma colère et mon dégoût pour les êtres déchus que j’étais venu voir. Les chuchotements se turent, je surpris sur les têtes des fumeurs étendus, quelques légères inclinaisons, quelques mouvements de paupière marquant la surprise ou le respect et j’allai docilement me coucher sur une natte à côté d’une petite lampe que me désigna le propriétaire du lieu. Car c’est la vanité qui dirige presque toutes nos actions. Puis ces événements devaient se dérouler, ces personnages devaient apparaître.
Il arrive, lorsqu’on lit un livre, qu’on trouve le sujet résumé dans quelques lignes au début de l’ouvrage, avec l’indication du mystère qui occupera l’esprit pendant toute la lecture. De même le hasard place très souvent au commencement de la vie une scène synthétique où sont réunis les personnages qui doivent vous influencer par la suite et où se pose l’énigme qui vous fera vivre et mourir. Le sot n’était qu’un instrument, la porte du Tigre n’était que le seuil du chemin, car il fallait que le but fût atteint.
— Est-ce que vous savez que ce sont des moines Bouddhistes qui ont porté les premiers l’opium en Chine ?
— Je l’ignorais.
— Un traité de morale dont la traduction remonte à la dynastie des Tang l’affirme. Ce même traité attribue au Bouddha lui-même l’invention de la pipe et la méthode pour préparer le suc du pavot.