J’éclatai ostensiblement de rire en entendant ces paroles stupides murmurées non loin de moi et comme celui qui avait parlé ne semblait pas s’apercevoir de ma gaîté, je soufflai encore avec bruit et mis sur mon visage une expression de hautain mépris.
Cet homme n’avait jeté sur moi qu’un seul regard clair et profond où il n’y avait ni curiosité ni respect et il s’était remis à rouler avec un soin minutieux une boulette brune comme si ma présence non loin de lui n’avait aucune importance.
La vague clarté de la lampe auprès de laquelle il se trouvait me permettait de voir ses traits. Il n’était ni Chinois, ni Malais. Peut-être Hindou. Il s’exprimait en anglais avec un léger accent et un chantonnement dans la voix. Je trouvai à la réflexion qu’il avait le type mongol et j’eus envie de lui chercher quelque mauvaise querelle, d’allonger le pied et de l’en frapper, ou de lancer mon chapeau sur sa lampe afin de la culbuter.
Mais, à ce moment, mon attention fut distraite. J’eus la sensation qu’il y avait un visage de femme européenne qui se dressait parfois au fond de la salle. Je crus entrevoir de grands yeux clairs remplis d’une allégresse de curiosité et la ligne délicate d’un cou ambré. Une femme européenne dans ce bouge, était-ce possible ?
L’homme continuait à parler sans s’occuper de moi et je l’entendis qui disait :
— Les hommes sont d’autant plus malheureux qu’ils éprouvent plus de haine, d’autant plus heureux qu’ils aiment davantage.
Et, répondant à une parole du personnage qui était en face de lui et que je n’avais pas entendue, il ajouta :
— Oui, développer en soi l’amour ! Mais c’est difficile. L’opium qui est l’esprit du règne végétal peut nous y aider. Il y a d’autres plantes et d’autres secrets et les hommes les ignorent. De même, qu’il y a plusieurs qualités de pensées, il y a des sucs d’herbes et des racines avec des propriétés différentes.
Au Mexique, sur la moisissure des pierres, croît la plante peyotl qui donne la clairvoyance de l’avenir. Dans les forêts du Siam, et là seulement, on peut trouver une graminée rougeâtre qui procure un état de transe et aide au dédoublement de l’âme et du corps. Par l’opium, absorbé avec mesure, l’homme est mis sur la voie où il découvre sa parenté avec l’espèce animale. Et il y a aussi les crissements de certains insectes, les chants de certains oiseaux, comme le rohi-rohi, dans lesquels, si nous savions écouter, nous pourrions trouver des enseignements, des moyens de nous développer.
Mon cousin ne fumait pas pour la première fois. Je le vis à l’habileté avec laquelle il roulait régulièrement en cônes les boulettes d’opium et à la satisfaction qu’il laissait éclater sur son visage en lançant au plafond de grandes bouffées de fumée.