— A quelle époque, exactement, a vécu la princesse Sekartaji ? demandai-je.
Cette date me laissait prodigieusement indifférent et je ne posais cette question que pour rompre le silence.
Eva dut comprendre la vanité de cette précision car elle me répondit :
— Quel métier émouvant que le vôtre ! J’aurais tant aimé dompter des animaux !
Elle ne savait pas qu’elle était en train de s’exercer à ce métier et que c’était un tigre humain qui marchait paisiblement à côté d’elle.
Le sentier s’était soudain élargi et nous étions arrivés dans une clairière. Une grande immobilité suffocante pesait sur la forêt et je percevais à mes pieds le grouillement des germinations, lent, fécond, sexuel comme le mystère de la vie.
Nous nous étions arrêtés. Je réfléchis à la manière la plus favorable de saisir Eva par derrière de façon à poser mes lèvres sur les siennes avant qu’elle se fût rendue compte de mon étreinte. J’envisageais comme vraisemblable l’hypothèse qu’elle serait jetée par ce baiser dans une ivresse absolue et que toute lutte serait inutile. Je laissai glisser à terre mon fusil que je portais en bandoulière et qui me gênait, en disant :
— Voulez-vous que nous nous asseyions ici ?
Mais ma voix, que l’émotion rendait pareille à un grondement, me trahit.
Eva se retourna, me vit avec mon masque bestial où affluait le sang, eut un petit rire énervé et, soit par plaisanterie, soit par véritable crainte, se mit à courir sur un sentier qui était, non en face d’elle ni sur sa droite, comme elle devait le prétendre ensuite, mais sur sa gauche.