— C’est Ganésa, le Dieu de la sagesse, me dit Eva. Je ne suis jamais venue dans ce temple qui est abandonné depuis des centaines d’années. J’ai entendu parler de son existence. Nous nous sommes éloignés beaucoup plus que nous ne l’avions supposé, mais je me reconnais très bien maintenant.

Eva ne voulait pas renoncer au privilège de connaître les lieux où elle nous avait égarés.

Elle s’était étendue à quelque distance du feu sur un amas de branches de fougères et de feuilles sèches. Nous avions mangé des mangues cueillies dans la forêt et bu du lait de noix de coco. Nous fûmes envahis par le bien-être du repos physique et l’ivresse de l’immobilité.

Nous commençâmes par jeter de fréquents regards aux deux escaliers dont nous voyions les marches sombres se perdre dans les hauteurs du monument. Je sentais qu’Eva imaginait, comme moi, une lente descente du tigre monstrueux, se représentait ses yeux phosphorescents fixés sur nous. Elle prenait alors une poignée de branches et elle la jetait sur le feu pour que les flammes en montant missent leur incendie flottant sur tout le cirque ténébreux.

Mais, peu à peu, cette obsession s’évanouit et elle fit place à un bizarre attrait, une inexplicable attirance des formes obscures de la pierre, attirance que je sentais matériellement et qui me donna deux ou trois fois l’envie de courir vers les escaliers et de les gravir. Naturellement, je résistai à cette envie.

Eva, au lieu de s’endormir, se dressa à plusieurs reprises sur son séant comme si elle avait entendu un mystérieux appel, non pas un appel venant de loin et qui aurait pu être les cris d’Ali ou de gens partis à notre recherche, mais un appel proche, peut-être celui d’une voix venant du mystère même des antiques pierres.

— N’avez-vous pas entendu ? me dit-elle tout bas, dressée et anxieuse.

C’est ce mouvement qu’elle fit deux ou trois fois, ce mouvement inexplicable pour écouter ce qui ne résonnait pas, qui fut la cause de tout ce qui arriva.

Je jure que si elle s’était endormie paisiblement, pleine de confiance, j’aurais veillé sur son sommeil jusqu’à l’aurore. Mais elle se dressa, attentive, tout en me regardant du coin de l’œil avec des paupières demi-fermées. Ses seins tendus apparurent sous sa veste légère. Les épaules et le cou penchés en avant dans le mouvement qu’elle fit pour écouter révélèrent un caractère animal que je voyais pour la première fois. Il y avait dans toute la silhouette de son corps un je ne sais quoi de mouvant, d’inquiétant et de voluptueux.

Plus je me rappelle cette heure et plus je suis persuadé qu’il venait vers nous de la profonde forêt la hantise de la bestialité multiforme dont elle est le repaire ancestral.