Le cri des chacals, l’appel des oiseaux de nuit se répondant les uns aux autres, formaient un langage insensé qui donnait presque l’envie de marcher à quatre pattes, de ramper comme les serpents, de hurler comme les loups, de pousser des cris gutturaux et prolongés comme les hiboux nocturnes.

Le parfait équilibre de mes facultés m’empêchait de me livrer à ces folies. Mais je me surpris à me dandiner de droite et de gauche comme un ours, et Eva, dressée devant moi, eut tout à coup un autre aspect.

Je voyais à la clarté du feu ses narines frémir, ses seins monter et descendre. Sa bouche était plus rouge et me fit l’effet d’un peu de sang que je devais boire. Il me venait d’elle une tiédeur de corps humain plus enivrante que tous les parfums terrestres sortant des innombrables cassolettes des plantes et des fleurs.

Il y avait, dans sa manière de tendre le buste, une envie secrète d’être renversée, une offrande de sa peau bleuâtre. Son visage changea tout d’un coup d’expression, ses yeux perdirent leur lumière, le sang de ses lèvres palpita. L’esprit sembla la quitter en même temps que je le sentais disparaître de ma propre face. Nous ne fûmes plus à cette minute, que deux animaux, se flairant, se repoussant et se désirant.

C’est alors que je m’élançai sur elle. Cette attaque lui rendit-elle la raison ou la lui fit-elle perdre au contraire ? Je ne peux le savoir, je ne le saurai jamais. Je devais être hideux. Elle me repoussa avec force. Je voulus la saisir à nouveau, mais je ne pris que sa veste qui se déchira en même temps que sa chemise, dans le mouvement en arrière qu’elle fit. Cela découvrit son épaule et un de ses seins.

Que se passa-t-il alors dans l’âme d’Eva ? L’homme qu’elle aimait — car je suis persuadé qu’elle m’aimait, bien que je n’en aie jamais eu aucune preuve — lui parut-il plus redoutable que la forêt avec tous ses dangers ? Sa raison avait-elle été altérée par la crainte ? Entendait-elle une voix occulte l’appeler ? Y avait-il une influence magique dans ce temple abandonné ?

Je ne sais. Possédée soudain par une inconcevable légèreté, Eva s’élança à travers la cour, elle gravit un des deux escaliers monumentaux et disparut à mes yeux.

J’étais persuadé qu’elle s’était assise au haut des marches. Déjà, confus de mon action, je l’appelai à plusieurs reprises en lui demandant pardon. Comme je n’obtenais pas de réponse, je gravis l’escalier tout en lui rappelant qu’il était dangereux de s’éloigner du feu et en lui jurant sur la tête de ma mère bien-aimée que je ne recommencerais pas mon indigne tentative.

Ma surprise et ma perplexité furent grandes en ne la trouvant pas. Je criai de toutes mes forces pour la faire revenir. Rien ne me répondit. Alors, affolé, je me mis à courir sur le chemin de ronde qui domine le temple. Je tombai dans des trous, j’escaladai des statues. Je criais toujours.

Cela dura très longtemps. La lune disparut. Ma voix se brisa par l’effort que je faisais et je cessai de pouvoir faire résonner le nom d’Eva. Je la croyais toujours cachée et refusant de me répondre pour me punir. Plusieurs fois je pensai qu’elle était retournée auprès du feu et j’y revins pour repartir aussitôt et reprendre mes recherches.