Enfin, après une éternité d’attente, pendant laquelle je maniais machinalement les cendres du feu mort, j’aperçus, se découpant sur un azur livide, des silhouettes de cocotiers. Brusquement une lueur pourpre inonda le temple et je distinguai autour de moi tous les Ganésa à tête d’éléphant, dans leur immobilité dérisoire, leur indifférence abjecte, leur tristesse sans fin.
Eva n’était pas là. Je ne pouvais pas imaginer ce qu’elle était devenue et sa pensée occupait toute mon âme. Aucun son ne sortait plus de ma gorge épuisée.
Un grand vol d’oiseaux, dont je ne pus reconnaître l’espèce, s’éleva sur ma droite et raya le ciel avec lenteur. J’eus une grande sensation de froid physique et toute la terre m’apparut répugnante comme une étendue de marécages, d’eaux stagnantes peuplées de crocodiles.
Soudain, je me mis à tourner plusieurs fois, de plus en plus rapidement, comme un cheval dans un cirque, entre les murailles du temple, le long des figures muettes qui me tendaient inexorablement leur trompe.
Puis, je gravis un des escaliers, je traversai le chemin de ronde, je dégringolai parmi les murailles croulantes, les morceaux de portiques, les dieux informes, les galeries à demi ensevelies et je m’élançai droit devant moi dans la forêt.
LA DISPARITION D’EVA
Je dus courir très longtemps.
Plus je cherche à revivre par le souvenir cette fin de nuit dans le temple de Ganésa, plus je suis persuadé que l’inquiétude et l’absence de sommeil ne suffisent pas à expliquer cette pensée de démence qui me força à courir, plus je suis persuadé aussi qu’il y eut dans la fuite d’Eva une autre cause que la pudeur offensée ou la crainte d’un homme amoureux se jetant sur elle.
J’avais dû heurter un tronc d’arbre, tomber et m’évanouir. Quand je me réveillai, j’étais étendu sur le sol et je fus frappé tout d’abord par la sensation d’une coiffure pesante qui encerclait mon crâne. Je fis le geste de me découvrir ; mais j’étais nu-tête. J’avais seulement sur le front une bosse énorme, presque pareille à une corne. J’étais au milieu d’une clairière, sous une lumière assez vive et je calculai que la journée devait être assez avancée.
Les événements qui s’étaient écoulés depuis la veille me revinrent avec horreur, mais il m’apparurent comme reculés dans un passé lointain.