Il y avait deux perroquets sur une branche qui, de temps en temps, laissaient tomber quelques sons grotesques. Une espèce d’antilope de petite taille montrait son museau frémissant parmi les feuilles. Malgré mes préoccupations, mon instinct de chasseur me fit regretter de ne pas avoir de fusil.

Je fis un grand effort pour atteindre ma montre. Elle était arrêtée.

Je m’aperçus que j’avais pris dans ma poche, en même temps que ma montre, une poignée de fourmis. J’en avais un peu partout, sur mes vêtements, et je les regardai longtemps courir en file le long de mes jambes et de ma poitrine. J’étais ravagé par une sensation de soif et je demeurais là pourtant, sans presque bouger, près des perroquets et de l’antilope au milieu des fourmis, remettant à plus tard le moment de l’action.

Et soudain, le museau disparut et il y eut un glissement rapide parmi les feuilles. En même temps, les perroquets s’envolaient. Je supposai aussitôt que les sens de ces animaux, plus subtils que les miens, avaient eu la perception d’un danger. Lequel ? Je pensai tout de suite au tigre.

Ce qui effrayait une antilope et des perroquets devait effrayer aussi un homme épuisé qui avait une corne sur le front. Mais une singulière apathie s’était emparée de moi. Je continuai à demeurer sans mouvement.

Et alors, très loin, à travers les profondeurs de la forêt, très triste, très déchirant, j’entendis un bruit qui grandissait. C’était quelque chose d’analogue à ce que j’avais entendu dans mon enfance, pendant certaines fêtes populaires de Singapour. Il y avait des tam-tam, des gongs et parfois une salve de coups de fusil, puis un long cri qui se prolongeait comme une mélopée aux notes désespérées.

Je compris tout de suite ce que c’était. On était à notre recherche. Des hommes venaient de mon côté avec les armes et les voix qui sont leur privilège béni. Mais certaines tristesses de l’enfance sont si nostalgiques que tout ce qui les rappelle étreint douloureusement le cœur. Le salut me venait avec un chant de foire, une évocation de feu d’artifice et de port pavoisé par mille lanternes. Je me levai sans enthousiasme.

Je retombai aussitôt, m’apercevant que j’avais le pied foulé.

Et alors, une heure interminable s’écoula, peut-être plusieurs heures. Des oiseaux passent au-dessus de ma tête, des bêtes fuient. Le cortège des sauveteurs avance lentement. Ils sont peu éloignés maintenant. Mais je ne peux les appeler, ma voix est toujours brisée et je suis incapable d’émettre un son.

Parfois il y a un silence. La mélopée meurt. On doit recharger les fusils. Peut-être l’heure du retour a-t-elle sonné et ceux qui venaient vers moi changent de direction ou s’en retournent en arrière.