Ils ne suivent pas le chasseur qui rentre chez lui tranquillement par un sentier connu, tandis qu’ils viennent de tous les points de la forêt derrière celui qui s’est égaré, comme s’ils avaient été informés par quelque message occulte de son inquiétude.
Il y a les vautours pleins de patience qui guettent l’immobilité définitive. Il y a les panthères et surtout les tigres qui provoquent cette immobilité par la formidable massue de leur patte. Ceux-là jettent, avec légèreté, la proie sur leurs épaules et ils l’emportent, pour la casser et la dépecer à leur aise, dans d’inextricables fourrés, dans des lieux inaccessibles aux pas des hommes où jamais on ne les retrouve.
Il y a les tigres et dans la forêt de Mérapi il y avait surtout le Tigre.
Personne n’en parla pendant les fébriles recherches de ces dix terribles journées, de ces dix nuits qui furent sans sommeil, même pour un tempérament comme le mien qui a reçu le don réparateur de s’endormir avec facilité.
Chacun y pensa sans cesse et formula intérieurement l’horrible hypothèse pour la rejeter aussitôt formulée. Mais je dois dire qu’aucun indice matériel, aucune trace de lutte, aucun fragment de robe déchirée ne put jamais donner corps à cette hypothèse.
Les ouvriers de l’indigoterie, les habitants des villages qui dépendaient de M. Varoga et ceux des villages voisins se relayèrent avec un dévouement parfait.
Le canon ne cessa de retentir. Le résident de Djokjokarta envoya un officier et un détachement de soldats de la garnison hollandaise pour multiplier les battues. Il vint lui-même, le quatrième jour, et je fis, pour la centième fois, le récit de la fatale nuit, omettant naturellement dans ce récit le mouvement d’animalité qui m’avait jeté vers Eva, ma lutte avec elle, sa veste déchirée et son sein découvert.
J’étais dévoré de remords. Mais chacun aime à se persuader de ce qui lui est le plus commode. J’avais fortement enfoncé dans mon cerveau l’idée que je n’étais pour rien dans la fuite insensée d’Eva.
Elle avait écouté à plusieurs reprises des appels venant on ne sait d’où et que je n’avais pas entendus. C’était là la cause mystérieuse du mal.
Je me donnais raison à moi-même en me rappelant les coquetteries d’Eva. Une jeune fille qui s’est montrée délibérément à demi-nue dans un costume de princesse, qui va voir un second de navire dans son hôtel et sort de chez lui par une échelle, qui reçoit un jeune Javanais, la nuit, dans sa propre chambre, ne peut être effrayée par le désir d’un homme amoureux et par un sein dénudé devant lui.