De toutes façons, je l’avais rappelée aussitôt en lui demandant pardon. La cause de sa fuite ne pouvait être la crainte d’être prise auprès du feu, sur les feuilles de fougère, par l’homme qu’elle aimait. Il y avait une cause occulte, un mystère où quelque magie était mêlée et j’attribuais, sans me l’expliquer, l’influence néfaste qui avait agi sur Eva, aux figures animales de pierre, aux hommes à tête d’éléphant du temple de Ganésa.
La douleur de M. Varoga était d’un ordre silencieux. Il avait vieilli brusquement. Il répéta plusieurs fois quand je formulai devant lui mes hypothèses :
— Ma fille était si bizarre !
Puis il haussa les épaules comme s’il venait d’entendre les discours d’un homme borné.
Il passait son temps dans la forêt. Je suppose que le manque d’opium contribuait à lui donner une étonnante fébrilité. Je voyais qu’il se retenait sans cesse de se précipiter dans sa chambre pour aller fumer. Deux ou trois planteurs de ses amis qui connaissaient ses habitudes et qui savaient combien peut être dangereuse la brusque privation d’opium, l’exhortèrent, à plusieurs reprises, devant moi, à monter chez lui. Le tracé d’une carte hydrographique, lui dirent-ils bienveillamment, serait un excellent dérivatif à sa douleur.
Il ne voulut pas. Il répondit qu’il ne s’était que trop occupé de cartes et de canaux et qu’il avait délaissé sa fille. Il voulait dire par là qu’il n’avait que trop fumé.
La perte d’un être cher commence toujours par être une source de remords.
Je vis très peu Djath. Dans son ardeur de recherche, il ne rentrait plus le soir pour dormir. Je supposais qu’il allait me regarder d’une façon haineuse. Il ne me regarda pas. Il passa plusieurs fois à côté de moi sans me voir. Je crois qu’il m’avait effacé du monde. J’eus la sensation de n’être que du néant près de lui et j’en fus irrité. Mais je ne jugeai pas le moment propice pour le châtier. Je fus obligé, à cause de la même raison de convenances, d’ajourner aussi un autre châtiment.
Brisé par les fatigues d’une journée de recherches à travers la forêt et par la souffrance que me faisait encore endurer mon pied foulé, j’étais monté dans ma chambre après le dîner et je m’y étais assis très mélancoliquement près de la fenêtre.
La maison était pleine d’amis de M. Varoga, venus du voisinage, et d’officiers hollandais de Djokjokarta et même de Samarang, qui étaient accourus en apprenant la disparition d’Eva et nous prêtaient l’appui de leur inutile activité. Cela faisait une grande agitation dans la vieille demeure et il y avait même des tentes dressées sous les branches des banians centenaires.