J’étais tremblant d’émotion. Malheureusement, ce qui suivit fut dit presque à voix basse et il ne me parvint que des bribes de phrases.
— Non, pas Eva, assurément. Mais un dompteur, un homme qui ravit leur liberté aux bêtes, qui les tourmente, qui les fait souffrir. Il y a certaines natures basses qui agissent sur les êtres plus délicats de leur entourage. Ces natures puissantes sont protégées par leur propre bassesse. Elles ne souffrent pas du mal qu’elles dégagent et qui leur fait une cuirasse. Elles abaissent les autres sans même le savoir.
Je tombai presque de la fenêtre pour voir le visage de celui qui parlait, qui m’accusait sans preuves d’avoir causé la mort d’Eva par la bassesse de ma nature. Je sentais que, malgré son caractère peu raisonnable, cette accusation avait une part de vérité et cela augmentait ma fureur.
Les deux hommes s’étaient levés et je reconnus l’homme au chapeau de paille. Il faisait le geste de refuser un cigare que l’autre lui offrait en partant.
— Non, jamais de cigare, dit-il.
Je faillis intervenir et crier que c’était là une misérable hypocrisie, une fausse affectation de sobriété.
L’homme qui semblait avoir des connaissances si étendues sur le temple de Ganésa ne fumait pas le cigare, mais il fumait l’opium, c’était un misérable dévoyé, un coureur de fumeries, un habitué de bouges, c’était celui qui avait caressé si tendrement un lézard à Singapour, dans la rue du Chameau, après la porte du Tigre. Voilà ce que je faillis crier dans le silence de la nuit.
Et je faillis crier autre chose encore.
Ce soi-disant lama voyageur portait sur la tête mon chapeau en paille de Manille, qu’il avait trouvé, Dieu sait où ! mon chapeau que je reconnus fort bien quand il passa sous la lanterne qui se balançait un peu plus loin, à une branche de palmier.
Cet homme m’accusait d’avoir une nature basse et il portait mon chapeau sur la tête !