De ce personnage dont les traits calmes m’étaient insupportables, je n’entendis plus qu’une phrase et qui me parut sans importance :
La vieille loi de Manou dit :
Celui qui a tué un chat, un geai bleu, une mangouste ou un lézard doit se retirer au milieu de la forêt et se consacrer à la vie des bêtes jusqu’à ce qu’il soit purifié.
Je ne savais pas ce que c’était que la vieille loi de Manou et d’ailleurs il importait peu.
Mon âme était paisible, il y nageait seulement, comme une barque sur un lac, la nécessité d’offenser ce fumeur à figure de mongol.
Or, comme l’air commençait à blanchir par l’approche du matin, un lézard, un de ces lézards familiers qui hantent les habitations des hommes, glissa parmi les formes étendues, lentement et sans frayeur. Il me frôla, puis s’éloigna et je le vis qui tournait autour du haïssable fumeur.
Mais alors mes oreilles furent choquées par un imperceptible sifflement. Ce sifflement partait des lèvres de l’homme, et le lézard, en l’entendant, sans être ébloui par la clarté de la lampe, se rapprocha de lui et je vis même une main effilée, une main aux doigts trop longs, dont la forme m’était singulièrement répugnante, caresser avec une sorte d’amour, la tête du lézard.
La bête charmée fit encore deux ou trois tours, revint se faire caresser, repartit.
Comme un ressort mon pied se détendit. Il y eut un léger craquement. La queue du lézard écrasé fit encore deux ou trois sauts et j’éprouvai la plénitude que donne une action nécessaire que l’on vient d’accomplir.
Je dus fermer les paupières durant quelques secondes. Quand je les rouvris, il y avait non loin de moi une lampe entre deux nattes vides. Le corps du lézard n’était plus au bout de mon talon. Quelqu’un avait emporté le petit cadavre.