Je me mis à ricaner :

— Cet imbécile l’a peut-être pris pour l’enterrer.

Je secouai mon cousin. Il sortit derrière moi en chancelant. J’eus la sensation d’un rire clair comme un égrènement de perles qui résonnait dans l’ombre et je crus encore en franchissant la porte, voir, sous un sarong malais, le buste d’une femme qui se soulevait. Mais il était trop tard pour m’en occuper. Je désirais surtout respirer l’air pur.

Dehors, la fraîcheur était exquise. Une grande voile déchirée claquait au bas de la bosse du chameau. On entendait au loin, dans les ruelles, les cris des premiers marchands d’agar-agar. Je m’étirai. J’aurais voulu me battre avec quelqu’un. Je cinglai l’air avec ma cravache. Un homme doit toujours avoir une cravache avec lui. L’opium ne m’avait décidément fait aucun effet. Comme j’étais fort ! Quelle joie j’avais à vivre !

LE COBRA ET LE CRAPAUD

Toujours j’ai passionnément aimé faire souffrir les bêtes. Petit, j’arrachais les ailes des mouches et je les faisais défiler sur le sable de la vérandah où je jouais. A dix ans, je m’étais fabriqué un arc avec des flèches aiguës en bois de sandal dont je criblais les bœufs et les chiens qui s’enfuyaient à ma vue, comme à la vue d’un monstre redoutable.

En ce temps-là, l’île de Singapour n’était pas encore entièrement défrichée comme aujourd’hui, et la forêt y luttait avec les cottages hâtivement construits, les carrés de terre labourée. C’était sur les confins des plantations qu’avec quelques gamins de mon âge j’allais assouvir ma soif de mort animale. Très vite j’avais été habile à tirer de l’arc. Mais c’est quand mon père me fit cadeau d’un fusil Devisme que commencèrent mes véritables exploits.

Je venais d’obtenir un prix d’instruction religieuse et le pasteur qui venait parfois dîner chez nous avait déclaré que si j’étais ignare en toutes choses, j’avais la connaissance innée de Dieu, ce qui est l’essentiel. Car j’eus, dès mon jeune âge, un mépris profond pour les livres et ceux qui les lisent, mépris que j’ai gardé en avançant dans la vie.

L’expérience m’a enseigné qu’il n’y a d’hommes intelligents et utiles que ceux qui sont rebelles à l’instruction et tournent toutes leurs facultés vers l’action.

Je me flatte d’avoir jeté aux ordures, à part une Bible que je n’ai d’ailleurs jamais ouverte, les quelques ouvrages anglais et portugais qui traînaient dans notre maison. Ne jamais rien lire ! Quelle force puissante pour le caractère ! J’empêchais mes employés d’aller chercher « le Courrier de Malacca » quand il arrivait le dimanche, et pour ma part, je me faisais raconter, oralement, les événements historiques, notamment, la révolte des Cipayes de 1857, pour ne pas risquer d’être influencé moi-même par la stupidité de ceux qui écrivent.