Le fusil Devisme fit merveille. Je tirais les oiseaux au vol et je cassais à cent pas la tête des serpents. Je reçus les enseignements des meilleurs chasseurs de Singapour qui ne connaissaient rien à la chasse, je m’en aperçus plus tard — et à quinze ans je me mettais à l’affût avec eux pour ma première chasse au tigre.
Je peux dire que je suis un des hommes les plus courageux de tous ceux qu’il m’a été donné de connaître. On reconnaît un homme courageux à la capacité qu’il a d’avouer les peurs qu’il a éprouvées. J’ai eu peur, certes, mais je l’ai dit, je l’ai dit hautement, sinon aux autres, ce qui m’aurait nui, du moins à moi-même, ce qui est l’important. Par cette connaissance de ma propre peur, je suis devenu courageux et j’ai accompli les exploits qui m’ont rendu célèbre de Bornéo jusqu’aux côtes de Coromandel et même plus loin.
C’était le moment où les tigres commençaient à diminuer dans l’île de Singapour. Le Résident organisait perpétuellement des chasses et comme il était l’ami de mon père, j’y étais convié et j’en devins même l’acteur principal. Je me souviens que lorsque le navire de guerre français l’Amazone fit escale dans le port, il fut convenu, durant un dîner, que chaque officier tirerait son tigre et que ce serait moi, malgré ma jeunesse, qui réglerais toutes ces chasses.
Tout cela n’a aucune importance et je ne le dis que pour mémoire et afin de faire connaître mon extraordinaire précocité de tueur d’animaux sauvages. Je me hâte d’ajouter que les officiers français quittèrent Singapour sans avoir pu tirer un coup de fusil et que ce ne fut qu’un an plus tard qu’il me fut donné de tuer mon premier tigre. Car ces créatures ont un si prodigieux pouvoir de se dissimuler, que même dans les lieux où elles abondent, comme Malacca et Java, on peut les chasser très longtemps, sans jamais les rencontrer, quitte à se trouver, un soir, face à face avec elles, au moment où l’on s’y attend le moins. Mais je dirai, ailleurs, les mœurs de ces êtres mystérieux et féroces et quel enseignement je tirai de cette connaissance.
Les premiers tigres que je vis étaient empaillés, dans les magasins de mon père. Il y en avait de toutes tailles et de toutes provenances. Il y avait les tigres noirs de l’Himalaya que l’on appelle noirs, bien qu’ils soient plus jaunes que les autres, parce qu’ils sont censés être les incarnations d’une sorte de déesse hindoue qui, elle, est noire et que l’on appelle, je crois, Kali.
Il y avait ceux du Bengale qui ont sur la queue quinze anneaux noirs, exactement, sur fond blanchâtre, et ceux de la Mongolie qui ont douze anneaux noirs exactement, sur fond jaunâtre.
Il y avait ceux du Siam qui ont la gueule allongée, ceux de Malacca qui sont gigantesques et ceux qui viennent de Zanzibar et qui sont ridiculement petits parce que ce ne sont pas des tigres, mais de simples panthères déguisées en tigres.
Il y avait aussi toutes sortes d’animaux sauvages, des crocodiles, des serpents, des lions de Perse, des hyènes, parfois un fourmilier, et toutes les variétés d’oiseaux de proie de l’Asie. Ils occupaient une immense galerie vitrée adossée à notre habitation et qui donnait sur les jardins.
Je regardais souvent leurs silhouettes quand je jouais et je me souviens qu’une force intérieure m’obligeait à me glisser dans la galerie pour arracher une plume de ci de là, piquer un mufle avec un bâton pointu, tirer une oreille, injurier l’ennemi impuissant.
Le propriétaire d’une ménagerie qui devait de l’argent à mon père, mourut insolvable, et celui-ci hérita de ses animaux et de son matériel.