Le soir allait tomber. Il y avait une fête chinoise en l’honneur de je ne sais quel sage de la Chine, et comme mes jardins sont en limite du quartier chinois, l’air retentissait d’un bruit de pétards, de détonations et de musique de raga.

Des enfants criaient et chantaient et l’ensemble ressemblait à ce que j’avais entendu dans la forêt de Mérapi, quand je m’étais réveillé solitaire, avec une bosse au front et une poignée de fourmis dans la main.

La voiture qui portait le tigre s’arrêta devant la porte. Elle était conduite par des chevaux habitués aux fauves et qui ne les craignaient pas. Le tigre était silencieux. La cage était recouverte d’une bâche de toile pour que la vue du fauve, dont on avait parlé dans Singapour, n’ameutât pas toute la population.

Malgré cela, il accourut une foule de Chinois en liesse qui firent un vaste demi-cercle. Ils riaient, comme ils ont l’habitude de faire pour toute chose. Ali, qui avait conscience de l’importance de son rôle voulut plaire à la foule, et juste au moment où attiré par le bruit de la voiture j’apparaissais sur le seuil de la porte, découvrit la toile.

Le tigre était couché et ne se souleva pas. La vaste rumeur qui monta des Chinois, stupéfaits à sa vue, ne sembla pas l’intéresser. Dans la demi-obscurité, il fixa sur moi seul ses yeux phosphorescents, étranges, immenses, ses yeux que je reconnus pour les avoir contemplés par un crépuscule semblable.

Rien ne put détourner son regard, ni les enfants qui essayaient de le piquer avec des baguettes, ni les cahots de la cage quand elle franchit la porte. Lui aussi, m’avait reconnu.

Il me sembla qu’il éprouvait la même tristesse que moi, qu’il y avait dans le balancement de son cou une fatigue analogue à la mienne. Nous ressentions tous les deux la même angoisse misérable des êtres qui vont engager une lutte sans pardon et qui portent le fardeau de leur propre férocité.

Malgré la cage, les fouets, les pieux, je ne me sentais pas le plus fort dans cette lutte. Il y avait un élément qui m’échappait, une arme inconnaissable que je pressentais en la possession de mon adversaire et, pendant que la cage roulait parmi les autres cages et que les Chinois criaient de joie, j’étais triste, horriblement triste, de toute ma haine contre les bêtes que j’allais si justement concentrer contre cette bête plus féroce que les autres.

DEUXIÈME PARTIE

LES YEUX DU TIGRE