Il nourrit l’animal, en attendant la venue de la cage, avec de la viande contenant des boulettes d’opium dosées pour qu’il ne soit ni excité, ni empoisonné par l’opium, mais jeté dans une sorte de léthargie. Il lui prit ensuite au lasso les pattes et le cou et on le hissa ainsi.

Le taciturne Ali se déridait pour raconter qu’il avait eu toutes les peines du monde à empêcher qu’on n’amenât le canon et qu’on ne le braquât sur la bête solidement attachée et à peu près endormie.

Il décrivait aussi avec fierté son départ triomphal de l’indigoterie et avec modestie son arrivée à Samarang où sa fidélité à mon égard avait été mise à l’épreuve. Le rajah de Djokjokarta lui avait dépêché un messager qui lui avait offert trois cents roupies, comme cadeau personnel, pour lui Ali, s’il avait consenti à vendre la bête. Le prix de celle-ci m’aurait été payé en plus.

Le mérite d’Ali avait été d’autant plus grand qu’il n’avait plus sur lui une pièce d’argent et qu’il ne savait comment faire pour passer à Samarang la semaine entière qui devait s’écouler avant le départ d’un bateau pour Singapour.

Il s’était souvenu, heureusement, du nom de mon banquier de Batavia et il avait été assez avisé pour aller trouver son correspondant à Samarang qui lui avait fait aussitôt les avances nécessaires.

Il avait eu encore beaucoup de mal au moment du départ.

Un vieux commandant d’infanterie hollandaise, qui vivait à Samarang et qui avait des crises d’alcoolisme, s’était mis en tête de tuer le tigre à coups de revolver, prétendant qu’il était honteux de le laisser vivre, après le drame qui venait de se dérouler.

Ali avait été obligé de passer les trois dernières journées et les trois dernières nuits à côté de la cage du tigre et de ne pas le quitter un instant.


Je me souviens de la singulière impression que j’éprouvai lorsque Ali, qui venait de veiller dans le port au débarquement de la cage, l’amena devant la porte de ma maison.