Je ne sais plus pour quelle raison Ali le Macassar resta une journée de plus que moi. Je devais l’attendre à Samarang où nous devions prendre le bateau ensemble.

J’étais invité à déjeuner par un officier de la garnison et c’est chez lui que j’appris la nouvelle sensationnelle qui mit aussitôt la ville en émoi.

Aux confins de la forêt de Mérapi, dans un des pièges que j’avais moi-même préparés avec l’art admirable que me permettait ma connaissance des bêtes, on venait de trouver le tigre monstrueux qui était la terreur du pays, celui qui avait enlevé deux femmes avant mon arrivée, celui que chacun soupçonnait, mais sans exprimer ce soupçon, à cause de son caractère affreux, d’avoir dévoré Eva.

Il ne pouvait y avoir de doute, paraît-il, c’était bien lui. On n’avait jamais vu un tigre de proportions si énormes et ceux qui l’avaient aperçu les premiers au fond du piège s’étaient enfuis à son aspect.

J’étais las. Je n’aspirais plus qu’à rentrer à Singapour. Il y avait un bateau en partance pour cette ville. Comme Ali ne m’avait pas rejoint le soir du jour fixé, je m’embarquai sans lui.

Ce fut Ali qui fit tout. Il n’y a aucun doute, si j’avais été présent, j’aurais immédiatement mis à mort le tigre d’une balle.

Mais Ali, se trouvant seul, fut grisé par l’orgueil de me représenter. Il crut qu’il avait le devoir de défendre les intérêts de son maître. En principe, M. Varoga m’avait promis la propriété du tigre si on le prenait vivant. Un tigre pareil représentait une valeur de trois cents roupies. Ali ne laissa pas détruire cette valeur par quelques coups de fusil. Il revendiqua la promesse faite et il donna à ceux qui voulaient tuer le fauve, un argument fort habile.

Il fallait faire souffrir le monstre qui avait si longtemps terrifié la région. Son maître s’en chargerait, n’avait-il pas de bonnes raisons pour cela ?

Et il clignait de l’œil, me raconta-t-il ensuite, d’une façon significative et que tout le monde comprenait.

Faire sortir un tigre d’un piège profond et l’enfermer dans une cage, paraît un problème compliqué pour des hommes ordinaires. C’est, en réalité, un jeu d’enfants. Il y avait des cages à Djokjokarta qui servaient au rajah pour ses combats d’animaux féroces dont il était un amateur célèbre. Ali en obtint une aisément. Il fit ensuite tout lui-même, aidé de quelques Javanais qu’il fut obligé de payer très cher, tellement était grande la terreur qu’inspirait le tigre.