Les singes bondirent, se suspendirent par leur queue, lancèrent des morceaux de noix de coco à travers les barreaux, jacassèrent furieusement en montrant les dents. Les condors des Andes ouvrirent leurs ailes comme s’ils allaient s’envoler vers leurs terres lointaines. Les aigles étirèrent des ongles démesurés. Le tapir se mit à renifler stupidement. Les pecaris se heurtèrent les uns les autres, l’ours dansa les bras en croix ; une sarigue, oubliant tout sentiment maternel, lança son petit contre la muraille de sa cabane ; les gavials firent claquer leur mâchoire hors de la vase des bassins grillés ; les fourmiliers fendirent l’air avec la projection de leur langue ; les hyènes ricanèrent ; les tortues coururent dans le jardin, tirant de leur carapace une mince tête inaccoutumée ; les serpents endormis se dressèrent et firent craquer leur peau ; les panthères répondirent aux jaguars ; une girafe caracola au hasard en lançant des coups de pied ; deux éléphants apprivoisés se mirent à barrir désespérément comme aux jours de rut et même des puces savantes, qui étaient dressées par une nièce d’Ali, firent des sauts si prodigieux qu’elles disparurent à tout jamais dans les herbes.

Tous les gardiens furent sur pied en un instant. Les fouets claquèrent. Quelques revolvers partirent. Les cornacs des éléphants accoururent. L’ordre fut rétabli avant la venue de la nuit et il n’y eut que les puces de perdues.

Mais je ne pus comprendre ce qui était arrivé et ma fureur s’accrut de cette sorte de complicité que je sentais autour de moi entre les bêtes.


J’en arrivai, au bout de quelque temps, à être comme hypnotisé par le tigre. Je pensais à ses yeux phosphorescents en m’éveillant, je croyais les voir devant moi et je m’habillais à la hâte pour courir dans le jardin, réveiller le tigre avec la lance ou un fer rougi et fixer ses yeux, les fixer inlassablement.

Cette envie de regarder le tigre devint une hantise, une torture quotidienne si grande que j’en souffrais physiquement. Mes traits se tirèrent et je maigris sous l’empire de cette obsession.

Pour m’en débarrasser, je conçus, d’accord avec Ali, le projet de crever ces yeux maudits, ces énormes yeux magnétiques. Je fis forger deux pointes d’acier séparées entre elles par une largeur à peu près égale à la tête du tigre et je les assujettis au bout d’un épieu, de façon à pouvoir d’un seul coup détruire les deux prunelles verdâtres, les deux prunelles émeraudes, couleur d’eau, couleur d’absinthe en mouvement.

La cruauté de cette action ne m’apparaissait pas trop grande, de même qu’elle semblait normale à Ali, car nous pensions tous les deux à nos angoisses des jours précédents, quand nous fouillions la forêt de Mérapi au bruit des tam-tam, nous pensions à Eva errante et à son corps sans doute déchiré par le monstre dans quelque tanière inaccessible.

D’un seul coup ! Je voulais que ses deux yeux soient crevés d’un seul coup ! Quand la lance à double pointe fut prête, je profitai d’une heure où le tigre avait son mufle allongé sur ses pattes, face à moi et où il me fixait avec ses immenses prunelles couleur de l’envers des feuilles du palmier nibong et de certaines étoiles, par certains automnes clairs.

Au lieu de me fier à moi-même, j’eus l’absurdité d’écouter Ali qui prétendait avoir appris depuis sa plus tendre enfance à jeter la lance et être sûr de ne pas le manquer. Je lui confiai le soin de la crevaison des yeux.