Je fus irrité, jusqu’à en être réveillé la nuit, par l’intelligence d’un couple de singes cynocéphales du Siam et de leurs enfants.

Ils étaient de grande taille. Ils habitaient une hutte au fond du jardin, buvaient et mangeaient à la manière des hommes, faisaient de petits travaux sur les indications de mes employés, étaient toujours aimables et doux. Chaque soir, à la minute où le soleil disparaît sur les rochers des îles Carimons, chaque matin, au moment où il se lève sur les rivages feuillus de Battam et la mer de Chine, ils poussaient des cris, ils se tenaient debout et il y avait dans leurs gesticulations quelque chose de sacré qui faisait penser aux rites d’un culte primitif.

J’avais nié longtemps que des animaux pussent adorer le soleil. Je m’étais moqué des voyageurs qui m’avaient raconté que dans le haut Siam, ils avaient été témoins, à l’orée des grandes forêts, de véritables cérémonies cultuelles accomplies au lever du jour, par le peuple des singes.

Je vis de mes yeux, une scène qui ne me laissa aucun doute à cet égard.

Je m’étais levé un matin plus tôt qu’à l’ordinaire et j’eus l’idée de guetter ma famille de cynocéphales. Je les aperçus dans le crépuscule auroral, sortant de leur hutte et se disposant en demi-cercle silencieusement. Lorsque le premier rayon du soleil atteignit le sommet du plus haut palmier du jardin, le père de famille, dont les yeux étaient tournés vers le palmier, leva les deux bras et à ce signal ils poussèrent tous ensemble un cri où il y avait une gravité inaccoutumée.

Mais alors, soit par oubli des rites, soit par puérilité naturelle, le plus petit des singes, qui était un enfant, quittant la place qui lui avait été désignée, se mit à faire deux ou trois gambades et à se frotter plaisamment le dessus du crâne. Une grande consternation s’empara de toute la famille et le père saisissant son fils par le cou, du revers de la main lui administra une sévère correction, puis le lança dans la hutte où ses gémissements m’apprirent jusqu’au soir qu’il était enfermé par ordre paternel.

Je ne pensais jamais à Dieu et ne pratiquais pas la religion protestante dans laquelle j’avais été élevé, mais j’attribuais aux religions, en général, une supériorité vers laquelle je me refusais à m’élever. Je ne pus supporter l’idée que ces créatures de la forêt participaient d’un idéal que je m’étais interdit.

Le soir même, je déposai une jatte pleine de vin et d’alcool de riz au seuil de la hutte des cynocéphales et je recommençai le lendemain, et les jours suivants.

Les effets s’en firent sentir rapidement. Les singes vécurent dans l’ivresse et perdirent les qualités qui les faisaient aimer. Au lieu de provoquer l’admiration par leur vive intelligence et leur fantaisie ils devinrent des bouffons ridicules dont s’amusait tout le personnel de ma maison. Ils cessèrent de balayer et de faire des commissions. Ils se mirent à voler et leur douceur se changea en méchanceté.

Je vins les guetter à nouveau, au lever du soleil. Ils ne se tenaient plus droits. Ils ne poussaient plus de cris rythmés. Ils couraient en se donnant des coups réciproquement autour de l’auge vide où avait été le vin et ils en léchaient les parois. Le Dieu qui commençait à naître dans leur âme était mort.