Je les fermai une seconde. Quand je les rouvris le résident s’avançait la main tendue vers Inès qui, souriante, disparut avec lui dans la foule.
La soirée était donnée en l’honneur de l’amiral Rowley qui se rendait au Japon sur la Batailleuse et l’élite de Singapour y avait été conviée. Je ne parais d’habitude dans ces sortes de fêtes que pour m’y montrer, affirmer à tout le monde et à moi-même que je suis un membre de l’élite élégante et riche. Je me hâte de partir dès que j’ai été vu et que ma présence a été commentée.
Je restai ce soir-là. Je passai mon temps à suivre, de groupe en groupe, la merveilleuse Inès. Contrairement à mon habitude, je n’avais pas sommeil. Le sillage de la robe noire à franges d’or possédait une vertu qui surexcitait mes nerfs.
Inès affectait de ne pas me remarquer, mais j’étais sûr qu’elle m’avait remarqué, car parfois elle me lançait un regard où il y avait une ironie que je ne pouvais pas m’expliquer. J’en éprouvai du dépit et brusquement je décidai de partir. Il était très tard. Les salons de la résidence s’étaient vidés. Les nègres du vestiaire sommeillaient.
Arrivé sur le seuil de la porte, je m’aperçus qu’il pleuvait. Ma maison était assez éloignée et je n’avais qu’un mince habit neuf qu’il me déplaisait de voir déformer. Je restai une ou deux minutes immobile, écoutant le bruit que faisaient les larges gouttes de pluie sur les feuilles des palmiers de la place.
— Tiens, il pleut, dit une voix derrière moi.
Je me retournai. J’étais à nouveau face à face avec Inès, comme je l’avais été au commencement de la soirée quand elle montait l’escalier de pierre. Je me sentis rougir avec la même force et je la regardai fixement, cherchant une phrase que je ne trouvais pas et essayant de dissimuler ma gêne par une attitude pleine de désinvolture.
— Vous me faites rougir, en me regardant aussi fixement, dit-elle avec bienveillance.
Elle ne rougissait pas le moins du monde et je trouvai que l’action d’assumer ma rougeur était une preuve de grand tact.
Dans la même minute où les deux chevaux blancs de sa voiture s’arrêtaient devant la porte, une brusque trombe d’eau s’abattit en rafale sur la place et un souffle de tempête fit claquer, au loin, des volets, agita des branches, me lança de la pluie à la figure. Un Chinois en costume blanc avait bondi et tenait la portière ouverte.