— Il serait peu chrétien de ne pas vous ramener chez vous avec ce temps, dit Inès. Suivez-moi.

Cette dernière parole fut dite comme un ordre. Avant que j’aie pu répondre, elle avait serré un grand châle de soie neigeuse sur ses épaules et elle s’était précipitée dans sa voiture où je la rejoignis.

Inès ne m’avait pas demandé mon adresse. Je ne pouvais douter qu’elle ne me connût de réputation. Mais la confirmation de ma célébrité me fut très agréable. Je ne sais quelle phrase je balbutiai pour la remercier, mais Inès n’y attacha aucune importance et comme son châle avait été mouillé par la pluie, elle l’ôta.

Cela contribua à brouiller mes idées.

— Je crois qu’il n’y avait pas un seul Français à la soirée du résident, dit Inès, faisant allusion à une préoccupation constante chez elle. Les Français voyagent si peu ! N’êtes-vous pas d’une famille française ?

Je lui dis que non en m’efforçant de faire l’éloge du peuple hollandais. Mais cela ne parut pas l’intéresser. Je remarquai rapidement qu’elle ne prêtait qu’une oreille distraite à ce que je disais.

Tout d’un coup elle se mit à me parler d’Eva. Elle l’avait beaucoup connue, me dit-elle, deux ans auparavant, quand les Varoga avaient passé un hiver à Batavia.

Cette pauvre Eva qui avait un goût si passionné de la vie ! Ah ! elle n’avait pas peur de se compromettre ! Le monde est si méchant ! Mais n’y avait-il pas de la faute de son père qui fumait sans cesse et ne s’occupait pas d’elle ? L’histoire du fils du consul américain lui avait fait beaucoup de tort. Et aussi celle du prince Javanais que personne n’avait ignorée. Comment monsieur Varoga avait-il été assez naïf pour ne pas s’apercevoir que le descendant des anciens empereurs de Java s’était déguisé en domestique par amour ? Toutefois, on était obligé de le reconnaître, les Français n’intéressaient pas Eva. Quelle bizarre nature avec cela ! Quelle bizarre double nature ! Cette assoiffée de sensations, n’avait-elle pas parlé plusieurs fois à Inès elle-même, de son désir de se convertir au Bouddhisme ? Comment expliquer une telle dualité ?

Et Inès insista vivement pour entendre mon explication personnelle.

Je ne pus en fournir. Je ne comprenais pas bien. Je souffrais des souvenirs qui revenaient à ma mémoire. J’étais grisé par un parfum délicat de femme un peu lasse et de rose fanée. Il me venait un alanguissement, une envie de tendresse voluptueuse, et il me semblait que les chevaux blancs nous emportaient, au claquement de la pluie, dans une solitude de rêve.